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Jean-Marc BERNARD, Prince du Rhône.

 

Certains poètes chérissent la mer, d’autres contemplent des lacs, d’autres enfin s’identifient au fleuve dont ils sont issus. Hölderlin a médité devant le Neckar, Péguy devant la Meuse, Rousseau s’est souvenu, dans ses « Confessions », d’une nuit délicieuse passée entre

Saône et Rhône, Claudel dans sa « Cantate à Trois Voix » évoque « Cent montagnes et au milieu d’elles un seul Rhône…Tout conflue vers lui et la lente Saône déjà est en marche pour le rencontrer. Salut, Rhône, buveur de la terre… » et, en écho, Jean-Marc Bernard, né à Valence-sur –Rhône le 4 décembre 1881 s’exclame :

« Presque à plat ventre dans l’herbe

Qu’ombrage un fin peuplier,

Je regarde scintiller

Les eaux du Rhône superbe. 

 

Ce paysage tranquille

Sait emplir de sa douceur

L’intelligence et le cœur

Comme un beau vers de Virgile. »

Robert de la Vaissière le présente ainsi : « Après des études intermittentes et distraites, au hasard de résidences successives, il revint à Valence aux environs de sa vingtième année. Avec son ami Raoul Monier, il fonda en janvier 1909 la revue « Les Guêpes» où collaborèrent entre autres P-J.Toulet, Francis Carco, Jules Romains…et s’installa la même année à Saint-Rambert-d’Albon qui devint sa résidence définitive. »(1) Quant à Henri Clouard, qui prépara avec Henri Martineau l’édition des oeuvres de Jean-Marc Bernard, il note dans sa préface : « Saint-Rambert, Valence,Paris, couronnaient le royaume où ce jeune prince impatient promena sa fantaisie, son goût des jeux, des amours et des amitiés…Pour la sagesse qu’il se composait entre les collines de l’Ardèche, le Rhône et sa cité des poètes, Jean-Marc, j’ai pu alors m’en rendre compte, eut dans le Rhône son maître dominant.»(2)

Et son ami de citer :

« O Rhône, les voici reprises,

-Après un exil de vingt ans-

Sur tes bords ombreux et riants,

Mes promenades indécises.

 

Mais certes je comprendrais mal

Ta beauté grave qui m’enivre,

Si je ne t’avais pas vu vivre

Dans les poèmes de Mistral. »

 

Il publiera quelques plaquettes : « La Mort de Narcisse» Ed. Jules Céas.1904 ; « L’Homme et le Sphinx »Ed. A.Dumas.1904 ; « Quelques essais», Nouvelle Librairie nationale.1910 ; « Sub Tegmine Fagi», Editions du Temps Présent,1913, avant de partir pour la guerre.

Engagé volontaire en 1914, Jean-Marc Bernard fut blessé au front au printemps 1915. Soigné à La Courneuve, il composa un compliment en vers, impossible à retrouver, pour la maréchale Joffre. Revenu dans les tranchées, son corps fut coupé en deux et dispersé par un obus le 9 juillet 1915 près de Souchez dans le Pas-de-Calais, alors qu’il venait de terminer son « De Profundis » qui le situe, selon Jacques Charpentreau : « dans la grande tradition de la poésie tragique…écho, 500 ans plus tard, de la Ballade des Pendus de François Villon » (3) :

« Mais aux morts, qui tous ont été

Couchés dans la glace et le sable,

Donnez le repos ineffable,

Seigneur, ils l’ont bien mérité ! »

Si les muses latines avaient nourri son adolescence, on peut, avec Paul-Jean Toulet qui lui consacra une longue et affectueuse notice, demander : « Pourquoi faut-il que la rançon de notre race et les dieux du Nord, ce soit, du sang déjà rare et précieux de France, le plus précieux qu’ils réclament, et le plus pur ? L’œuvre de Jean-Marc Bernard n’est pas imparfaite mais incomplète…Elle se présente à nous tels que ces vers trop rares qui sont tout ce qui demeure d’Alcée ou de Sapho, ou comme ces statues encore dont on embrasse l’idée à travers des fragments sublimes». (4)

Membre fondateur de cette école Fantaisiste dont l’histoire a été recueillie récemment(5), ce chantre de l’amour et maître d’harmonie nous donne une belle leçon de musique que je vous invite à partager :

« Ton épaule sort demi-nue

De ta chemise qui descend ;

Elle est fraîche, ronde et charnue :

C’est un délice attendrissant.

 

Gardons nos bouches accolées,

Laisse ta langue entre mes dents.

Tes belles tresses déroulées

Rafraîchissent mes doigts brûlants.…

 

C’est le calme des dimanches,

Jardin, sous tes marronniers.

Voici sauter dans les branches

Les moineaux et les verdiers.

 

De ce coin de la terrasse

Où, triste, tu viens t’asseoir,

Vois-en un, d’une aile lasse,

Qui s’élève dans le soir.

 

Ah ! pauvre insensé qui pleures,

Puisse-t-il te rappeler

Qu’il ne faut que bien peu d’heures

A l’amour pour s’envoler ! »

 

Pour conclure, j’emprunte à Eugène Marsan cet émouvant témoignage : « Chaque fois que je le reprends, je le vois plus séduisant et plus fort. Il a su choisir les mots qui ne vieillissent pas, il a su se priver des artifices de la mode, qui lui auraient donné la renommée mais enlevé la gloire…Lisez-le à présent, si vous l’ignorez encore. Vous voyez que les générations le nomment déjà comme nous faisions nous-même fraternellement, par ses prénoms : Jean-Marc.»(6) et si j’étais à Lyon aujourd’hui, ce serait pour redire avec ce beau poète :

 

«Sur le pont suspendu qui grince

Je regarde couler, longtemps,

Les flots épais et turbulents

De mon beau fleuve de province. » (7)

 

 

 

Daniel ANCELET

 

 

 

(1 ): Robert de la Vaissière. Anthologie poétique du XXe siècle.Editions G.Crès.1924.(Deux volumes).

(2) : Œuvres de Jean-Marc Bernard, deux volumes aux éditions Le Divan.1923.

(3) : Jacques Charpentreau, Trésor de la poésie française. Hachette Jeunesse. 1993.

(4) : Paul-Jean Toulet, Notes de littérature. Le Divan.1926.

(5) : Michel Décaudin, Les Poètes Fantaisistes, Seghers. 1982.

(6) : Eugène Marsan. Instances. Editions Prométhée. 1930.

 

(7) : J-Marc Bernard. Sub Tegmine Fagi. Le Temps Présent. 1913.

Noël Ruet, poète fantaisiste belge

Séraing-sur-Meuse (Belgique) 19 décembre 1898, Paris 03 avril 1965.

 

Lorsqu’on évoque « l’Ecole fantaisiste », constituée principalement par Derème, Pellerin, Vérane, Carco, Jean-Marc Bernard et leur maître Paul-Jean Toulet, on omet souvent les benjamins, Chabaneix, Paul Zenner, Robert Houdelot, Yves Bernard, Jean Berthet, et on oublie toujours le délicieux Noël Ruet.

 

Fils d’ouvrier, celui-ci fut victime de la mésentente de ses parents et placé, à l’âge de quatre ans, dans un orphelinat des environs de Liège et c’est derrière ces grilles qu’il entendit, pour la dernière fois, le cri de sa mère, morte à trente ans.

 

Pour en savoir plus, il suffit de lire l’incontournable Francis Conem (1) : « Le 18 avril 2001, jour de la Saint-Parfait, j’ai reçu un petit volume paru en Belgique avec pour indication d’édition La Trace, 1999. Son titre : « Noël Ruet, Seraing 19/12/1898-Paris 05/04/1965, Centenaire de sa naissance ». Il réunit des textes de Michel Décaudin,, Maurice Delcroix, Jacques Izoard, Albert Maquet…textes en hommage à Noël précédés d’un liminaire de Willy Bada. C’est celui-ci qui m’envoie ce bouquet, avec en guise d’ex-dono : « A F.Conem, cordialement ce livre qui n’aurait pas existé sans lui ». En effet, quelques années auparavant, Francis Conem avait écrit à Willy Bada : « Voulez-vous bien me dire, vous qui êtes Sérésien d’origine, ce que le nom du poète Noël Ruet évoque à présent dans la mémoire collective de vos concitoyens ? » Il s’ensuivit pour W.Bada une épreuve de mémoire qu’il qualifia d’éprouvante et, ajoute Francis Conem : « épreuve qui aboutit à la naissance du mouvement de mémoire La Trace (qui doit son « logo» au recueil de Noël « Suivre sa trace » en 1952 aux Editions Points et Contrepoints), et à l’édition de cet ouvrage dont je suis le parrain, responsabilité que j’accepte bien volontiers d’assumer…J’apporterai seulement cette petite précision :Noël n’est pas mort à Paris le 5 avril 1965, mais le 3 avril, date retenue dans le carnet du jour du Figaro du 10 avril 1965…Toute sa famille poétique se trouve réunie en cette gerbe, dont voici quelques membres :Elisabeth Borione, Francis Carco, Maurice Carême, Philippe Chabaneix, Henri Clouard, Juliette Decreus, Tristan Derème, Max Elskamp, Fagus. Franz Hellens, René Hener, Jane Kieffer, Tristan Klingsor, Edmée de La Rochefoucauld, Philéas Lebesgue, Jean Loisy, Pierre Menanteau, Géo Norge, Louis Pize, Jean Pourtal de Ladevèze, Maurice Rat, Andrée Sodenkamp, André Thérive, Marcel Thiry, Léon Vérane, Charles Vildrac…

Enterré au cimetière de Saint-Ouen, le poète reçut l’hommage de la Ville de Paris et le comité d’honneur, outre Francis Conem, comprenait entre autres : Maurice Courant, E.Pascal-Bonetti, Jacques Hébertot, Robert Houdelot, Jean Follain, Marie Noël, Lucienne Desnoues, Liliane Wouters »…

 

Dans la même livraison, il est précisé que : « la première étude consacrée à Noël Ruet aurait paru dans le numéro du 15 mars 1927 de La Vie Wallonne et serait due à Charles Delchevalerie qui écrit : « Noël Ruet a dédié à notre terre un recueil fervent, Le Beau Pays, plein d’effusions reconnaissantes. Il a tressé des odes à la Wallonie, où s’exalte sa joie filiale dans le clair matin de nos paysages…il faudra citer Noël Ruet chaque fois qu’on voudra définir les hautes façons dont un Wallon peut honorer sa race dans le langage des poètes ». « Le Beau Pays, s’étonne Maurice Delcroix, serait-ce Seraing ? ». Seraing, ses charbonnages, ses hauts fourneaux ? On comprend mieux avec ce Beau Pays, troisième recueil du poète qui paraît en 1920 avec une préface de Camille Mauclair, toute l’amitié du chantre de la Flandre, Maurice Carême, pour ce fils de l’industrieuse Seraing, amitié qui ne se démentira jamais ».

 

 

D’autres hommages furent rendus au poète, du copieux numéro des Nouvelles de 1928, aux contributions de Francis Conem (Cahiers Jean Tousseul de juillet- septembre 1964, Les cahiers des Amis de Han Ryner, juin 1965, la Revue des Sciences Humaines, octobre –décembre 1966, Visages du XXe siècle, n°111 de juillet- septembre 1999), jusqu’aux Cahiers Jean Tousseul d’automne 1965 où Berthe Bolsée signait une chronique intitulée « Un Poète nous manque.. », et la publication bruxelloise Le Flambeau, septembre- octobre 1965, avec un texte superbe de Pierre Menanteau, et Francis Conem conclut en rappelant qu’il avait souvent été avec Noël Ruet se recueillir sur la tombe de Vincent Muselli, et en rapportant ce mot de Michel Décaudin : « Noël Ruet est le grand absent des anthologies.  »

 

Pour la plupart des anthologies, c’est tristement vrai mais, est-ce hasard ou nécessité, Michel Décaudin l’oubliera dans l’anthologie de 490 pages qu’il fera paraître chez Gallimard en 1983 !

 

Dans La Grive, (2), on précise : « Le 16 janvier 1950, à Paris, un hommage a été rendu au poète Noël Ruet. On trouvera dans cette plaquette les textes de MM. Francis Carco, de l’académie Goncourt, Philippe Chabaneix, Fernand Gregh, président de la Société des Gens de Lettres, André Payer, A.t’Serstevens et Charles Vildrac.» Sans pouvoir tout citer, relevons simplement cette phrase de Carco : « Sa nature profonde que la fréquentation du cher Tristan Derème a enrichie d’une grâce, d’une pudeur voilée.» Et Chabaneix ajoute : « Tu te croyais fantaisiste ; mais ta suave et pure tendresse était celle d’un élégiaque » tandis que Fernand Gregh note : « C’est l’un des meilleurs poètes que nous ait envoyés la Belgique » et que Vildrac conclut : « Un poète rompu à tous les rythmes et à toutes les musiques verbales et qui atteint à la maîtrise de son art. »

 

Points et Contrepoints (3), dans son numéro spécial de 1966, réunit les contributions de Jules Romains, de l’Académie française : « J’ai toujours eu la plus grande estime pour Noël Ruet.», Marie Noël : « De telles pages n’ont jamais été écrites avant lui », Carlo Bronne, de l’Académie royale belge : «Il croyait à la beauté absolue comme il croyait à la bonté humaine », Maurice Carême : « Nous nous sentions d’autant plus attirés l’un vers l’autre (en 1924) qu’à cette époque où le dadaïsme régnait en maître, nous pratiquions une poésie directe soumise aux lois de la prosodie», Juliette Decreus : « C’est une musique pour clavecin, souvent en mineur et toujours d’appartenance classique », Jean Loisy : « Nous lui devons des poèmes d’une force rare », Pierre Menanteau : «On rattache volontiers ses premiers recueils au mouvement fantaisiste- et il est vrai qu’il prit plaisir à rassembler en guirlande harmonieuse les noms des poètes de cette manière d’école- j’entends d’école buissonnière. Ce qui la caractérise, c’est le goût de la fantaisie, et un arrière-goût de tristesse, qui se complaît volontiers dans l’élégie. Tel fut…Noël Ruet.  », Jean Rousselot : « Je le revois, grand athlète débonnaire, la bouche gourmande, l’œil curieux de tout, jusqu’à l’anxiété… », Edmond Vandercammen : « Ruet semblait avoir hérité de la fine sensibilité des « fantaisistes» et, comme eux, il évaluait ses plaisirs plus que ses regrets. »

 

Après ses premières plaquettes : Le Printemps du Poète (1919), L’Ombre et le Soleil(1923), Le Musicien du cœur (1925) préfacé par Francis Carco « ce petit livre où fourmillent les trouvailles, les mouvements d’une âme exquise…Verlaine eût chéri de tels aveux » couronné par le prix Verhaeren, Muses, mon beau souci (1927), L’ Azur et la Flamme (1928) préfacé par Camille Mauclair, Musique de chambre (1930), Le Cercle magique (1931), sans doute épuisés aujourd’hui, il fit paraître L’Anneau de feu (4) à la mémoire de Marcel Ormoy :

Que me réserves-tu, printemps ? L’air est léger

Et le soleil timide à la branche sans feuille.

Ne m’offre pas la fleur d’un espoir mensonger :

Le plus beau rêve est cendre au moment qu’on le cueille.

 

Quelques années plus tard, il nous livrait Les Roses de Noël (1939), et Châteaux d’enfance (5), ce dernier dédié à François Mauriac :

Nous mêlerons pour vous des fleurs et des poèmes,

Dans votre feutre noir, nous charmerons, Derème,

Des colombes couleur de fumée et de miel,

Et nous dirons : il est au ciel.

 

Viendront ensuite France (1948), Points et Contrepoints, et aux mêmes éditions Doux et Cruel (1950) (6) :

Mes poèmes d’or et de songe,

Leur trésor vient d’un pays noir,

D’hommes rudes que je prolonge

Dans leur révolte et leur espoir.

 

Leur succéderont Suivre sa trace (1952), puis Figures de Trèfle « chez l’auteur » (7) :

Ce que je dis a ses racines

Dans un passé qui me tient chaud,

Dans une ville de machines

Et de terrils sur les coteaux.

 

La Boucle du temps paraîtra chez Seghers en 1957, suivie, aux cahiers de Rochefort, du Bouquet du Sang (1958) et de Ma Blessure chante (1961), puis à nouveau chez Points et Contrepoints Les Sources dans le cœur, couronné par le prix des Amitiés françaises (8) :

La mer monte avec eux dans le lit des amants.

L’écume est sur la chair et la courbe des plages.

La mer part et revient mais, à chaque moment,

Dit les secrets profonds des corps aux coquillages.

 

Pierre de Boisdeffre, Juliette Decreus et Pierre Menanteau signalent encore la parution de Chants pour l’Amour et la Mort ( Le Thyrse, Bruxelles,1965), et dans son article paru dans les Nouvelles Littéraires du 15 avril 1965, André Dulière précise que ce recueil a été édité hors commerce à cent cinquante exemplaires, un mois avant la mort du poète qui, avant de tout quitter, avait tenu à faire don de son œuvre complète à la Ville de Liège, tandis que Francis Conem conclut ainsi son intervention (1) : «Pour commander cette stèle élevée à l’occasion des cent ans de Noël Ruet, s’adresser à son maître d’œuvre : Willy Bada, rue de Rotheux, 286, B 4100, Seraing, Belgique. »

 

Il me faut encore mentionner les émouvants témoignages de ses « frères de larmes » parus dans la revue Points et Contrepoints. Le premier émane de Jean Pourtal de Ladevèze (n°74 de septembre- octobre 1965) sur quatre pages dont j’extrais ce court passage : « Sa jeunesse se complut à des chants délicats, teintés de mélancolie, relevés d’ironie…ces poèmes l’ont fait rattacher à l’école fantaisiste. L’amitié d’Henri Martineau, de Tristan Derème, de Marcel Ormoy, de Philippe Chabaneix, le rapproche des poètes du Divan dont on peut dire qu’il fit implicitement partie, à l’instar de Marcel Ormoy, le grand lyrique trop tôt disparu. Et puis voici le dernier recueil…C’est ce stoïcisme admirable qui nous valut cette vie exemplaire et cette œuvre immortelle.»

 

Quant à Charles Le Quintrec, il rend compte de la cérémonie qui unit les amis du poète sur sa tombe à Saint-Ouen le 14 décembre 1968 (n°89 de mars- avril 1969) : « Dieu merci, Noël Ruet n’était pas un poète de laboratoire…mais un inspiré, heureux de chanter l’homme, ses batailles, ses joies simples, ses peines, ses espérances, heureux de célébrer la terre des semailles, mais aussi les terres noires de son enfance.» Et plus tard (n°114 de mars- avril 1975), il ajoutera : « Le hasard qui fait bien les choses devait nous ménager en quelques mois deux rencontres place de l’Opéra. Oui, c’est dans la foule qui sort d’un métro pour courir vers un autobus que nous avons parlé de ce qui nous tenait le plus à cœur : la poésie…c’est pour cela qu’il m’invita rue des Fermiers. Je le trouvai entre ses livres et ses manuscrits. Le visage était lisse, un peu rond, le sourire amical. Ce fut une soirée mémorable. Une longue traversée vers une lumière qui vibrait sur une terre heureuse aux hommes…Un fois encore, je devais le revoir, à Knokke- le- Zoute, lors d’une biennale de poésie. Il me demanda si je le trouvais changé. Je fis un pieux mensonge dont il affecta d’être dupe…Il nous a quittés avec la discrétion des grands esprits. Grâce au zèle de ses amis, on a apposé une plaque sur sa maison de la rue des Fermiers. Chaque année nous allons nous recueillir sur sa tombe, mais un poète ne saurait mourir. Il se trouve toujours des jeunes gens pour aller voir sous la poussière qui recouvre ses œuvres quelle qualité de sang lui irriguait le cœur ».

 

S’il n’a droit qu’à une courte notice de Pierre de Boisdeffre dans son Histoire de la littérature française (Perrin, 1985) où il est qualifié simplement de « poète d’expression française », Noël Ruet est mieux servi par André Bourin et Jean Rousselot dans leur Dictionnaire de la littérature française contemporaine (Larousse, 1966): « poète belge d’expression française...a publié de très nombreux recueils, les premiers dans une veine familière et fantaisiste, les autres plus lyriques et profonds, souvent émouvants, toujours de forme classique. »

 

Dans son Dictionnaire de la Poésie française contemporaine (Larousse, 1968), Jean Rousselot insiste: « Il évolue, de recueil en recueil, au contact des fantaisistes, vers une poésie simple, tendre, élégiaque et pudique. Il chante, en vers réguliers, son enfance, son terroir et son pays d’adoption. »

 

Malgré sa discrétion légendaire, ce cœur pur devinait que son œuvre lui survivrait, si l’on en croit cette phrase de Toulet qu’il mit en épigraphe de ses Châteaux d’enfance : « Ô poète, tout passe, tout s’évanouit. Il n’y a que les morts qui durent.»

 

Daniel Ancelet

 

 

 

  1. : Les Messages de Psychodore, bulletin n°95, juillet 2001 (20 pages dont 5 consacrées à Noël Ruet.)

  2.  : Hommage à Noël Ruet, La Grive, sans lieu ni date, 14 pages.

  3.  : Hommage à Noël Ruet, Points et Contrepoints, mars- avril 1966, 54 pages, tirage à 99 exemplaires numérotés sur vélin pur fil.

  4.  : L’Anneau de feu, La Grive, 1934, 96 pages, dédié à Marcel Ormoy.

  5.  : Châteaux d’enfance, Cahiers du Nord, 1946, 80 pages.

  6.  : Doux et cruel, Points et Contrepoints, 1950, 70 pages.

  7.  : Figures de trèfle, chez l’auteur 11 rue des Fermiers, Paris 17e, 1954, 84 pages.

  8.  : Les Sources dans le cœur, Points et Contrepoints, 1963, 116 pages. 

 

Un barde dans l’assurance

 

Théodore Botrel a lui aussi, travaillé dans l’assurance. Le fait est révélé par Gérard Walch dans son Anthologie des poètes français contemporains (1) : « M. Théodore Botrel est né à Dinan le 14 septembre 1868…Son grand-père, son père et quatre de ses oncles étaient forgerons…A onze ans, un oncle l’amène à Paris. Après avoir passé tour à tour chez un serrurier, chez un lapidaire, chez un éditeur de musique, chez un courtier d’assurances maritimes, il vint échouer un beau jour dans une étude d’avoué, et pendant deux ou trois ans couvre le papier timbré de sa belle et large écriture de poète. Mais entre la paperasserie et l’âme de Botrel il y avait incompatibilité d’humeur ; le service militaire consomma le divorce. Il s’en fut porter le sac et le « flingot » au 41 e de ligne à Rennes, vivant la modeste épopée de son Jean Sacaudo…Aux environs de 1892, on commence à prononcer le nom de Botrel…Las de n’être attachés au Chat Noir que par…des saucisses, Jules Jouy, Delmet, Masson fondèrent une concurrence, en plein Faubourg Saint -Honoré, et le Chat Noir se mua en Chien Noir. C’est là qu’arriva Théodore Botrel, alors employé au chemin de fer de P- L- M ».

 

 

Daniel Ancelet

 

(1) : Delagrave éditeur , 1930.

Un excellent maître : Georges Fourest


Lorsque les journaux se mêlent de parler poésie, ils citent des noms à la mode en les qualifiant de « grands poètes », mais ils se gardent bien de reproduire un seul de leurs écrits, qui en général sont illisibles, et que de toute façon on ne lit pas, car on ne peut ni les apprendre par cœur, ni même les déclamer…

Des poètes à la mode, il y en a, et je ne citerai que pour mémoire René Char, qui en fait des tonnes, et Philippe Jaccottet, qui n’a pas la Suisse légère !

En ce qui me concerne, un poème doit répondre à ma « règle de trois », c’est-à-dire être agréable à l’œil qui le regarde, harmonieux à l’oreille qui l’écoute, et savoureux à la langue qui le prononce.

J’ai lu par exemple dans la revue  Vagabondages (1), que dirigeait Marcel Jullian, président de l’association Paris-poète, cette étonnante critique signée Alain Déchamps : « Dans l’excellente collection « Bouquins » de chez R.Laffont, nous pouvons déguster une anthologie de la poésie française, réalisée par J.F.Revel…Pour le 20ème siècle on voit avec étonnement Georges Fourest, l’auteur de La négresse blonde se voit attribuer autant de pages que Pierre Reverdy ! Si le choix peut donc prêter à discussion, voire à forte contestation, on apprécie cependant la bonne part faite à Paul-Jean Toulet… »

Effectivement, dans cet ouvrage (2) de 656 pages, Georges Fourest a droit à deux poèmes, et Reverdy à trois. Je les ai lus, et je n’ai pas été convaincu. Bien plus, je n’ai pas considéré que Pierre Reverdit.

Surprise ! c’est André Maurois, de l’Académie française, qui me conforte dans mon choix : dans un livre d’entretiens (3) de 208 pages, il met en scène, dans une librairie, autour d’une vendeuse, un membre de sa Compagnie, un académicien Goncourt, et des clients. Cela donne les échanges que voici :

« L’académicien :…Les mots usés, comme les vieux vêtements, sont les meilleurs. On se sent bien dedans.

L’académicien Goncourt : Vous avez pris plaisir, comme moi, à lire Zazie dans le métro…

Une dame, s’approchant du comptoir : Je cherche un livre…

La vendeuse, empressée : Lequel, madame ?

La dame : C’est que je ne sais pas ; c’est un livre pour un ami suédois qui vit à Dakar. Avez-vous ça ?

L’académicien Goncourt, à mi-voix : Proposez-lui La Négresse blonde.

La vendeuse, affolée : Nous ne l’avons pas !

La dame s’éloigne, mécontente… »

Né à Limoges le 6 avril 1867, Georges Fourest a étudié le droit à Toulouse, puis à Paris. Inscrit au barreau, il n’a pas exercé et s’est consacré à sa vocation de poète humoriste. Sur ses cartes de visite, il avait inscrit « avocat loin la Cour d’Appel » ou bien « oisif ». En fait il fréquenta assidûment, en même temps que les bibliothèques, les cafés et caveaux du Quartier latin, où ses textes firent la joie d’un public enthousiaste. 

Ses deux recueils « La Négresse blonde », (1909) et « Le Géranium ovipare », (1935), parus chez José Corti, puis repris en 1964 par Le Livre de poche, ont assis sa réputation d’humaniste facétieux.

Préfacé par Willy, celui-ci écrivait notamment : « On s’amuse, on s’étonne, devant une Phèdre, une Iphigénie, une Andromaque fantasquement renouvelées…Georges Fourest badine, mais il a compris que la vie est une farce amère ; et s’il fait semblant d’attraper des hannetons, si même il attrape quelques-uns de ces coléoptères lamellicornes, il est moins abstrait que ne le pourrait croire la tribu des critiques (et celle des mélolonthinés) par un si ingénu passe-temps. »

Plus près de nous, Jean Dutourd, de l’Académie française, pour qui La Négresse blonde se serait volontiers intitulée La Non-blanche non-brune, écrivait joyeusement (4) : « Seuls les critiques littéraires, les intellectuels, les fabricants d’histoires de la littérature ignorent Georges Fourest . A part ces sortes de gens qui font l’opinion, tout le monde l’a lu ou connaît au moins un vers de lui rapporté par la tradition orale…Il est bien difficile, quelque dévotion que l’on porte au grand Corneille, de ne pas mettre aujourd’hui dans la bouche de Chimène cet alexandrin de La Négresse blonde :

Qu’il est joli garçon, l’assassin de papa !

A ceux qui ne le connaissent pas ou le négligent, il manque un petit détail pour être tout à fait français, tout à fait nourris de notre âme nationale. »

François Caradec, dans sa notice du Dictionnaire encyclopédique de la littérature française (5), note sobrement : « Artiste méticuleux, il rime patiemment des vers fantasques, et la joie qu’il nous donne vient justement de cette collaboration d’un versificateur impeccable et d’un humoriste irrévérencieux, d’un érudit et d’un burlesque.»

En voici un exemple éloquent :

Dans un fauteuil en bois de cèdre

(A moins qu’il ne soit d’acajou),

En chemise, Madame Phèdre

Fait des mines de sapajou.

Mort à Paris le 25 janvier 1945, il n’est Dieu merci pas oublié, puisque le professeur Jean-Henri Baudet a déclaré à Limoges, le 5 avril 1985, devant la plaque dédiée à Georges Fourest (6) : « Son œuvre est immense, sinon par son volume, du moins par sa densité…et le désigne amplement à l’attention d’une postérité éprise de truculences, de belles sonorités, d’agapes fraternelles et alcooligènes, et de femmes lascives et si possible faciles…»

Georges Fourest, chef d’école ? C’est le moment de fonder l’école Fourestière !

A ce sujet, je dois avouer que j'ai failli faire mourir de rire Brigitte Level, dont j'étais le vice-président à la Société des poètes français, un jour que je lui déclamais le "Le banquet Paul Verlaine" lors d'un déjeuner au Marché de la poésie de la place Saint-Sulpice. Elle faillit en rouler sous la table. Il y a de cela une bonne vingtaine d'années, mais je m'en souviens encore ! En voici quelques morceaux choisis :

Or donc les Amis de Verlaine

pour commémorer son trépas

se sont offert et lon lon laine

dimanche un bon petit repas;

 

d'abord au maître qu'environne

leur amour d'un geste furtif

ils jetèrent une couronne:

ça leur servit d'apéritif.

 

(Avant que de se mettre à table

rien ne vaut un tour de jardin.)

Sans nul incident bien notable

on bouffa hors-d'oeuvre, boudin,

 

gigot, tripes, saucisses, nouilles

et chou-fleur à la père Ubu,

tête de veau plus force andouilles,

mais quand un chacun fut bien bu

 

sonna l'heure de la palabre...

Alors!...ô mes petits chéris,

par les poux de saint Benoît Labre

ce furent de beaux hourvaris!

 

un monsieur au nom exotique

brandit sa carte: on n'en veut point!

Pour le coup, c'est épileptique:

on hurle, on se montre le poing!

 

en une débandade folle

plats, couteaux, saladiers, couverts

assiettes, allez donc! tout vole!...

Calme, Paul Fort disait des vers.

 

Et je te poche la paupière

et je te cogne et je te mords

et je te griffe! --Sous sa pierre

Le bon Verlaine est toujours mort

.

Que chantait-il, ce Jean Royère?

En vérité je ne sais pas

car on apportait le gruyère

et ce fut la fin du repas.

 

Charmé de la petite fête

chacun alla panser ses gnons.

Mais tout de même ces poètes

sont de bien gentils compagnons !

 

 

Ecrit en 1919 et publié en 1935 dans "le Géranium ovipare" ce poème féroce pourrait avoir été composé aujourd'hui!

 

.

Daniel ANCELET

 

  • Vagabondages, n°59, avril/mai/juin 1985

  • Une anthologie de la poésie française, Robert Laffont, 1984

  • Dialogues des vivants, librairie Arthème Fayard, 1959

  • Le Figaro littéraire, jeudi 17 février 2005.

  • Sous la direction de Mrs Laffont & Bompiani, Robert Laffont, 1997

  • Limousins singuliers, par M.Laguionie & P.Soulier, éditions Flânant, 2000

Une victime de mai 68 : Paul-Jean Toulet

 On a pu écrire que le poète portait une malédiction sur sa vie et une bénédiction sur son nom.

S’il en est un qui a joué de malchance, c’est bien Paul -Jean Toulet (1867-1920). Sa mère mourut quinze jours après l’avoir mis au monde, le numéro spécial du Divan consacré à son œuvre par le docteur Henri Martineau parut en juillet 1914, à la veille de la guerre, et son unique recueil de poèmes, les Contrerimes, est sorti en librairie après sa mort, alors que dès 1913 Carco voulait le faire éditer. Non seulement l’éditeur marseillais ne donna pas suite, mais le manuscrit fut égaré, ce qui obligea le poète à le reconstituer pour l’édition de 1921 qu’il ne vit jamais. Quant à l’exposition voulue par Georges Pompidou, alors premier ministre, pour le centenaire de sa naissance, elle fut programmée pour mai 1968 ! La mémoire du poète, proche à la fois de Nerval et de Moréas, en fut complètement occultée.

Dans son anthologie (1), Georges Pompidou le cite trois fois, dans sa préface, « Je préfère le charme moins facile qu’il n’y paraît de P- J. Toulet. Il était né pour d’autres époques…mais il a réussi l’exploit de réconcilier le scepticisme avec la poésie. Il est à cet égard doublement une exception, à l’aube d’une époque où l’on va se prendre au sérieux plus que jamais », dans son ordre alphabétique et dans ses « coups de cœur ». Quant à la fameuse exposition, chahutée par les « événements », voici comment elle est présentée dans les ouvrages consacrés au poète :

Pour Daniel Aranjo : « Le sort s’acharne sur Toulet avec une constance qui n’eût fait que le faire sourire : la Bibliothèque nationale n’a-t-elle pas organisé une exposition Toulet en plein cœur du Paris sans métro, sans essence, sans autobus, sans publicité, de mai- juin 1968 (à cette époque, la Foire internationale de Paris elle-même était parvenue à grand-peine à rassembler quatre cents visiteurs…) » (2)

Pour Michel Bulteau « Sur initiative de G. Pompidou, exposition Toulet à la Bibliothèque nationale en mai -juin 1968, et donc passée totalement inaperçue ». (3)

Dans sa monumentale édition dans la collection « Bouquins », Bernard Delvaille note sobrement : « le catalogue de l’exposition Paul- Jean Toulet à la Bibliothèque nationale (mai-juin 1968) nous a conservé, par la photographie, les visages de ses jeunes amies d’Alger et de Paris ». (4)

Pour Pierre- Olivier Walzer : « Quant à l’exposition organisée par la Bibliothèque nationale, et qui eût pu ramener l’attention sur le poète, elle s’ouvrit aux jours les plus chauds de mai 1968 ». Dans la même étude, dans la bibliographie, on mentionne le catalogue de l’exposition Paul- Jean Toulet à la Bibliothèque nationale, Paris, mai- juin 1968. (5)

Pour Alexis Ichas : « 1968, mai : la Bibliothèque nationale organise une exposition en hommage à Toulet à Paris. On y expose de nombreuses photos de Carresse. L’exposition est annulée en raison des « événements ». (6)

Quant à la récente édition des Contrerimes (7), dite de Michel Décaudin, elle mentionne dans les éléments bibliographiques : « Bibliothèque nationale mai- juin 1968. Catalogue de l’exposition. »

A la lumière de ces informations contradictoires, le lecteur de 2008 peut à bon droit se demander dans quelles conditions se déroula ou non cette exposition…

Puisque nous en sommes aux précisions, voici une anecdote rapportée par Hubert Juin dans sa préface à Comme une fantaisie- Béhanzigue- lettres à soi-même, parue en collection de poche : « Un jour qu’il s’était abandonné à trop de drogue, Gabriel de Lautrec entreprit de lancer dans le bassin des Tuileries les chaises qui étaient autour afin, protesta-t-il, que les poissons puissent s’asseoir ». (8) Mais pour Bernard Delvaille (4), la scène a eu lieu…dans le lac du bois de Boulogne !

Dans le même ordre d’idées, Toulet fut, avec Curnonsky, « nègre » de Willy et l’un de leurs ouvrages, l’implaquable Siska, se retrouve orthographié, dans les bibliographies récentes, l’implacable Siska, ce qui ne signifie pas tout à fait la même chose.

Toulet a connu Francis Jammes, Paul Valéry, Emile Henriot, Charles Maurras, Léon Daudet,

le peintre Toulouse- Lautrec, le musicien Claude Debussy à qui le liera une amitié de près de vingt ans, Tristan Derème, Henri de Régnier…Il était admiré par Maurice Maeterlink, Pierre Louÿs et Léon- Paul Fargue. Georges Bernanos et Jean Giraudoux le citent, l’un dans Sous le soleil de Satan, l’autre dans Suzanne et le Pacifique où l’on lit : « Quand on cause dix minutes avec Toulet, horloger des âmes, on se sent aller juste pendant vingt-quatre heures ». Trois romanciers contemporains (au moins) lui ont emprunté leurs titres : Raphaëlle Billetdoux pour Prends garde à la douceur des choses, Michel Déon pour le Jeune Homme vert et Jean d’Ormesson (tous deux de l’Académie française) pour les Illusions de la mer.

Ce malchanceux a eu toutefois la chance d’être l’ami du docteur Henri Martineau, fondateur du Divan qui éditera ses poèmes, romans, articles et lettres, d’Emile Henriot, du comte René Philippon, de Jacques Dyssord qui lui consacrera une poignante biographie (9) avec des portraits par Léon Daudet, Marcel Proust, Marcel Schwob, et Willy qui trouvait que Toulet ressemblait à un « sloughi nourri de dessins cubiques. »

Ce rebelle fut sacré maître d’école par Francis Carco, et accepté comme tel par Tristan Derème qui écrivit En rêvant à Paul- Jean Toulet (10) : « Pauvre Toulet ! Comme nous l’aimions, malgré son caractère en cor de chasse, et comme nous l’aimons ». Cette école fantaisiste et buissonnière avait des contours si peu précis qu’on ne sait toujours pas qui en fit et en fait encore partie. Mentionnons le tableau, qui semble avoir disparu, peint par le poète Tristan Klingsor, après une soirée d’hommage de mars 1925 : il trônait dans le bureau de Martineau à la librairie du Divan, et représentait une douzaine de poètes réunis au pied du buste de Toulet !

Quant à ce solitaire, il fait l’objet de l’admiration unanime d’écrivains aussi divers que Geneviève Dormann, puis Michel Déon, Jean Dutourd, Jean Mistler, Jean d’Ormesson, Maurice Rheims, Jean-Marie Rouart, Léopold Senghor, tous de l’Académie française, tandis que l’académie Goncourt, qui avait offert un couvert au poète Carco, s’exprime par la voix de Robert Sabatier. Relisons leurs témoignages collationnés par Michel Bulteau (3).

Pour Geneviève Dormann, « ce Toulet si fragile, si désemparé de son vivant, irradie de l’au-delà les forces chaleureuses de la beauté et du rire. », tandis que pour Jean Dutourd « La Jeune Fille verte est un petit chef-d’œuvre…qui honore la littérature française » et que Jean d’Ormesson le qualifie de « plus irrésistible des poètes et de moins connu de nos grands écrivains », alors que Michel Déon affirme « Beaucoup d’écrivains peuvent lui envier sa place dans la littérature » et que Jean Mistler confirme « le rang très haut où se place l’auteur des Contrerimes ». Senghor va plus loin : « Toulet est, aux yeux de l’esthétique générale, un poète parfait…Si la poésie de Toulet est moins bien acceptée aujourd’hui, c’est que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on est tombé dans le laxisme. L’on est même en train de jeter aux orties les vertus d’élégance, de clarté et de nuance, qui caractérisent essentiellement la langue française. C’est que les surréalistes sont passés par là, qui ont sacrifié la mélodie et le rythme, voire l’élégance à l’écriture automatique et au « stupéfiant image ». Quant à Robert Sabatier, il écrit : « Lorsqu’il m’arriva de rencontrer Jorge Luis Borges, il me parla chaque fois de « l’admirable Toulet », en le plaçant vers les sommets de notre poésie… On peut le considérer comme le chef de file de ces poètes de l’Ecole fantaisiste, et l’on place auprès de lui Jean-Marc Bernard, Jean Pellerin, Francis Carco, Tristan Derème, Léon Vérane, Robert de la Vaissière, Philippe Chabaneix et quelques dizaines d’autres que nous devrions bien relire ». Cette école ne réunissait que des amis qui se dédiaient leurs vers les uns aux autres, et l’on peut ici citer les noms de René Bizet, Francis Eon, Noël Ruet, Jean- Victor Pellerin, et pourquoi pas, Vincent Muselli qu’aimaient Tristan Derème et Léon Vérane, et Raoul Ponchon chanté par Tristan Derème ?

Plus près de nous, Geneviève Dormann en fait l’un des personnages de son roman le Bal du dodo (11), et Philippe Labro, dans la Traversée (12) souligne la première place qu’occupaient les vers de Toulet dans le rituel de formules qu’il s’était construit pour l’aider à survivre dans ses nuits d’hôpital.

Je me souviens encore que Jean Berthet m’avait fait découvrir ses vers inédits (13) :

Dans les jardins où dort mon antique province,

Celle qui doit m’aimer a grandi, claire et mince…

Parmi nos contemporains, citons Yves Bernard et surtout Robert Houdelot qui préfaça les Etoiles et les Roses de Léon Vérane, (Maison de Poésie, 1996), et le Philippe Chabaneix des Poètes d’aujourd’hui, chez Seghers, ( n°138 en 1966), auquel il avait consacré une étude dans la Rose et l’Asphodèle en 1964. Le même Philippe Chabaneix avait signé le Francis Carco paru chez Seghers (n°13 en 1949) et dédiera en 1982 à Robert Houdelot ses Musiques d’ombre et de féerie (14). Rappelons qu’Houdelot recopiait les manuscrits de Chabaneix et terminait les poèmes de Carco qui est mort dans ses bras en 1958, mais qui avait tenu en son temps, à honorer ses amis :

Ainsi, Toulet, à la Raffette,

Comptant noblement sur ses doigts

Pour donner la forme parfaite

A ses poèmes d’autrefois…

Il voyagea parmi ses livres,

Seul, alité le plus souvent,

Et jamais son plaisir de vivre

Ne fut plus vif ni plus fervent…(15)

Aujourd’hui, les « Mao spontex » (16) de mai 68 ont jeté l’éponge, mais Toulet n’est toujours pas au programme de l’agrégation de Lettres et encore moins dans les circulaires de l’Education nationale. Inconnu dans les dictionnaires, il est de surcroît ignoré par la plupart des anthologies, et le signataire, malgré le soutien de Pierre Osenat, a eu toutes les peines du monde à lui faire consacrer, le 16 juin 1993, une stèle au jardin des Poètes de la Porte d’Auteuil à Paris, le discours d’usage étant prononcé par Pierre Dehaye, de l’Institut.

À l’heure où l’anglomanie et l’illettrisme se disputent les derniers lambeaux de notre langue, il est temps de mettre Toulet à sa place : l’une des premières.

N’oublions pas en effet que l’œuvre de ce grand voyageur (Europe, Afrique, Asie), polyglotte (aussi à l’aise en grec et latin qu’en allemand, anglais, espagnol, italien), a couvert une palette complète : des romans avec Monsieur du Paur qu’on a qualifié de stendhalien, ou La Jeune Fille verte que certains trouvaient balzacien, sans oublier Mon amie Nane qui est un pur chef-d’œuvre de fine ironie. Ce diariste inégalable et inégalé était aussi un épistolier incomparable qui a inventé les Lettres à soi-même où l’on trouve des merveilles (17) :

«Paris,janvier 1906. C’est si agréable de comparer les femmes aux fleurs ! Une d’elles qui se dévêt, au crépuscule, sous les yeux de son ami ; tandis qu’à travers la fenêtre tinte l’Angélus d’un soir de province, elle se hâte, et, de cogner au coin des meubles ses roses genoux, pousse de petits cris ; elle jette son linge de-ci, de-là ; elle jonche le parquet de pétales blancs. On dirait un lys dispersé. »

Enfin ce poète, et c’est par là que j’aurais dû commencer, répond à merveille aux règles de ce que j’appellerai la « preuve par trois », c'est-à-dire qu’au-delà du sens intellectuel, ses vers plaisent à l’œil, satisfont l’oreille et régalent les lèvres qui les prononcent. Ecoutons-le :

Dans Arle, où sont les Aliscams,

Quand l’ombre est rouge, sous les roses,

Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses,

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :

Parle tout bas, si c’est d’amour,

Au bord des tombes. (7)

Son humour demeure résolument moderne, surtout dans ses distiques dont voici quelques exemples éloquents :

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa

…Jusqu’au jour où l’un vint voir l’autre, et le tapa. (7)

À une dame qui avait montré de lui des lettres intimes, il dédia, ou à peu près, ces vers vengeurs :

Montre ma prose à tous, mais non pas ton derrière :

Il est moins ferme, hélas ! que ne l’est ma grammaire…(4)

Mais ce cruel savait se montrer tendre, surtout dans ces « Contrerimes » dont il se voulut l’inventeur en faisant rimer des vers brefs à contre- longueur :

Tel aujourd’hui, sous la voilette,

Calice double et frais,

Mon regard vous boit à longs traits,

Beaux yeux de violette. (7)

Prophète, il écrivait à Jacques Boulenger, le 8 août 1917 : « Mon Dieu, que nous trouverons notre vieux Paris changé…J’opine pour qu’on mette un écriteau sur le Bar de la Paix, où sera écrit : Ici, on parle français ». (18)

Mais laissons le dernier mot à la belle Yvonne Vernon qui lui écrivait le 15 août 1904 : « Il est difficile de fixer avec des mots…l’espèce de joie presque accablante à force de perfection qu’une seule phrase de vous fait ressentir…En vous lisant, j’éprouve un peu la ferveur superstitieuse des âmes simples lorsqu’un bonheur insolite déchire la trame morne de leur vie…» (19)

 

Daniel Ancelet

Février 2026

 

(1) : Anthologie de la poésie française, 608 pages, Librairie Hachette, 1961.

(2) : La vie, l’œuvre, l’esthétique de Paul- Jean Toulet (2 volumes), Marrimpouey Jeune, l980

(3) : Présence de Paul- Jean Toulet, la Table Ronde, 190 pages, mai 1985.

(4) : Oeuvres complètes, sous la direction de Bernard Delvaille, 1534 p, R. Laffont, mai 1986 

(5) : Paul- Jean Toulet, qui êtes-vous, La Manufacture, 214 pages, février 1987, reprenant, pour l’essentiel, l’étude des Poètes d’aujourd’hui (Seghers, n°42, 236 pages, 1954).

(6) : Paul- Jean Toulet au bord du Gave, 102 pages, Atlantica, septembre 2003.

(7) : dans la collection Poésie/ Gallimard, 240 pages, 1979.

(9) : L’Aventure de Paul- Jean Toulet, Gentilhomme de lettres, Grasset, 1928, 232 pages.

(10) : Le Divan, 1927, repris dans le Violon des Muses, Grasset, 1935, p.219 à 313.

(11) : Albin Michel, 1989, 372 pages, Gd Prix de l’Académie française, cf p.286 à 292.

(12) : Gallimard, 308 pages.

(13) : Le Divan, 37 rue Bonaparte à Paris, 1936, 310 pages.

(14) : Oeuvre poétique de Chabaneix, par Jean-Luc Moreau, 440 p, Maison de Poésie, 2002.

(15) : in La Bohème et mon cœur, Albin Michel, 288 pages, 1939.

(16) :« Maoïstes spontanéistes », groupuscule gauchiste qui sévissait en 1968.

(17) : Journal et Voyages, éditions du Divan, 300 pages, 1955.

(18) : Toulet au bar et à la poste, par Jacques Boulenger, le Divan, 154 pages, 1935.

(19) : P- J. Toulet, l’enchanteur désenchanté, par Michel Bulteau, J&D Editions, 56 p, 1987.

 

 

LA STÈLE DE PAUL-JEAN TOULET

 

Roucoulent d’amour les colombes

De Paul- Jean Toulet sur les tombes.

Jacques Charpentreau

L’arche poétique

 

Le jardin des poètes de la Porte d’Auteuil à Paris fut inauguré le 22 mai 1954 par André Marie, ministre de l’Éducation nationale. Depuis lors, chaque année, à l’initiative de la Société des poètes français, en liaison avec les services compétents de la Mairie de Paris, quelques stèles consacrées à des poètes remarquables ont été apposées sur les pelouses, semées dans les buissons, ou fixées sur les arbres. Un jour que je m’y promenai en déchiffrant les inscriptions votives ainsi dispersées, je constatai avec surprise que, parmi la centaine de plaques offertes, aucune ne proposait le nom de Paul-Jean Toulet aux promeneurs. Je pris alors ma plus belle plume et adressai le 27 novembre 1991 la lettre que voici à S.E. Jacques Raphael- Leygues, ancien ambassadeur et président en exercice de ladite société. J’ai en effet appartenu à son comité directeur, à plusieurs reprises, et j’en ai même été plus tard vice-président :

 

« Monsieur le Président,

Je constate avec chagrin que le poète Paul- Jean Toulet n’a pas de stèle au jardin des poètes de la Porte d’Auteuil. Cette omission concernant le chef de l’École fantaisiste me semble tout à fait regrettable, concernant celui que Jean Giraudoux qualifiait d’« horloger des âmes », que Michel Décaudin nomme « le maître incontesté », que Jacques Dyssord surnomme « le gentilhomme de lettres », dont Robert Sabatier, de l’académie Goncourt, déclare qu’il « a apporté une révélation » et dont Paul Valéry, de l’Académie française, avouait : « Il a fait mes délices. »

M. Olivier Guichard, ancien ministre, célèbre quant à lui « la cadence parfaite de l’émotion contenue», et le fit inscrire dans l’Anthologie du Président Pompidou, qui avait programmé, pour le centenaire de sa naissance (Toulet est né en 1867), une exposition à la Bibliothèque nationale. Mais, prévue en mai 1968, elle passa, à cause des événements, totalement inaperçue !

Les membres les plus éminents de l’Académie française ont pu déclarer de leur côté : « Il honore la littérature française. » (Jean Dutourd), « Il n’a jamais cessé de m’enchanter. » (Maurice Rheims), « Je suis toujours ému en lisant ce poète parfait. » (Léopold Sedar Senghor), « Le plus irrésistible des poètes et le moins connu de nos grands écrivains.» (Jean d’Ormesson), « Beaucoup d’écrivains peuvent lui envier sa place. » (Michel Déon), « Le rang très haut où il se place.» (Jean Mistler).

Quant à Hubert Juin, il écrit : « C’est un éveilleur de la sensibilité », et Geneviève Dormann : « Il irradie de l’au-delà les forces chaleureuses de la beauté et du rire. »

Je me crois donc fondé à penser que ce serait un honneur pour notre Société de rendre cet hommage bien mérité à l’immortel auteur des « Contrerimes » et de « La Jeune fille verte » dont vous n’aurez aucune peine à trouver un quatrain qui soit à la fois exquis et parfait. C’est dans cet espoir que je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l’assurance de mes sentiments distingués et respectueux. »

Le 16 juin 1993, à 11 heures, l’inauguration de la stèle à la mémoire du poète eut enfin lieu, et Pierre Dehaye, ancien directeur de la Monnaie et membre de l’Institut, que j’avais sollicité pour l’occasion, prononça l’allocation suivante : « Une stèle pour Paul- Jean Toulet ! Une stèle, avec tout ce que ce mot évoque, par l’étymologie (à quoi nul ne fut plus sensible que lui) et par la matière même : ce poids de roche, cette consistance d’un matériau si âpre et dont, néanmoins, le temps gerce et grignote la gravité…

Une stèle- pour le poète le plus léger, le plus fluide des Lettres de ce pays, et que le temps qui fuit fera de plus en plus vivant : imaginons le rire –et le trait assassin- qui aurait pu fuser de lui à cette annonce- n’eût été la ferveur qui a suscité un tel hommage et dont l’aloi aurait d’emblée touché sa tendresse profonde. Car, si fortement barbelé d’ironie qu’il fût, le cœur de Toulet était tendre.

Toulet ! J’ai prononcé Toulet- et je récidive. Pardonnez-moi, Daniel Ancelet, pardonnez-moi, ô puristes, autant qu’il en soit dans ce cercle de ferveur, de ne savoir dire Toulette, comme, paraît-il, il faudrait prononcer : je suis un homme du Nord- de naissance ; et puis j’ai grandi en Ile-de-France, initié à Toulet dans ma prime adolescence -lointaine adolescence -par un homme d’Ile-de-France qui prononçait Toulet. Et jamais - c’est un fait- jamais dans aucune des classes du collège puis du lycée où je fis mes humanités, jamais le nom de Toulet ne vint sur les lèvres d’un professeur. Ainsi, en ces âges où l’on s’amende facilement, ne fus-je pas averti. Il faudra que ce soit Paul- Jean Toulet soi-même qui me corrige, s’il y a lieu, lorsque je le rencontrerai, comme je l’espère, dans une lumière péremptoire. Jusqu’alors ne m’en veuillez pas de continuer à dire Toulet : aussi bien Toulet est-il à jamais de France avant d’être Béarnais.

Puisque je suis entré dans la voie des confidences, accordez-moi, Mesdames et Messieurs, d’aller jusqu’au bout, en m’acquittant d’une dette de reconnaissance par l’évocation de l’homme qui m’apprit Toulet, voici presque soixante ans. J’étais dans ma treizième année, étant de la génération des « Contrerimes », ce livre que, vous le savez toutes et tous, Toulet ne put voir de ses yeux de chair, car le recueil, qu’il avait si soigneusement préparé, n’a vu le jour qu’en 1921 : c’est l’année de ma naissance et vous constaterez que j’en tire une certaine vanité.

J’étais donc collégien. Un après-midi de jeudi (jour où les classes chômaient alors), un de mes anciens camarades de l’école communale m’entraîna au domicile de son instituteur qui, tous les jeudis, dimanches et autres jours de vacances, tenait table ouverte de poésie : il recevait dans sa salle à manger ; la table comme tous les autres meubles d’ailleurs, plus une bonne part du parquet, était couverte de livres. Le maître de maison en avait toujours un, au moins, ouvert à la main : il lisait, déclamait, jubilait du bonheur des mots, soulignait les effets de grands gestes ou de jeux de physionomie, commentait, passait d’un texte à l’autre, tantôt grave, dramatique, tantôt s’esclaffant. A cinq heures de l’après-midi, changement de décor : on descendait de l’étage où il habitait et l’on s’installait à trois pas de là dans un café ; il posait sur un guéridon la pile de livres qu’il avait prise sous le bras, commandait de la bière, en offrait, et ses propos reprenaient leur cours ; les soucoupes s’empilaient à côté des livres.

Il remontait chez lui à l’heure d’un dîner tardif, ayant bu, de bière, la quantité, disait-il, qui permet de dormir. C’était un célibataire. Il nous paraissait vieux. Peut-être avait-il cinquante ans. On murmurait qu’il avait eu un grand chagrin d’amour. Sa vieille maman, de temps en temps, traversait la salle à manger, non plus bruyante qu’une petite souris. Tel est l’homme, Lucien Dufourmentel, dont je vénère la mémoire car, durant deux ou trois années, je retournai souvent me gaver de poésie avec lui ; je lui dois de connaître par cœur « Dans Arles où sont les Alyscamps », entre autres merveilles.

Ne quittons pas le chapitre de la gratitude sans citer Michel Décaudin, dont l’édition qu’il a donnée des « Contrerimes » reste pour moi comme une bible fétiche, alors même qu’elle a été rejointe par le précieux volume des « Œuvres complètes » de la collection Bouquins, avec tout l’appareil documentaire dont Bernard Delvaille l’a doté.

Ce volume m’a permis de rêver plus profondément, grâce aux premiers écrits du poète, sur l’émouvante et trouble- et si secrète- destinée de Toulet, sur l’enfant sans mère- et sans père- que lointainement, épisodiquement…sur l’adolescent à la bride sur le cou, puis l’adolescent attardé, livré à l’oisiveté, et à toutes les facilités de la volupté, du jeu, de la drogue…sur cet adolescent tardif- il a maintenant vingt deux ans- qui va revenir au pays natal après quatre années d’absence, d’exotisme, et qui se sent soudain envahi par le dégoût de la vie qu’il a menée jusqu’alors, tandis que monte en lui l’aspiration à une existence rangée, dont l’ancrage serait une jeune fille du pays d’enfance, d’une jeune fille dont l’image surgie du passé, vient l’obséder de sa magie : elle l’aime, il n’en doute pas ; et lui aussi va l’aimer ; le poète, qui n’a pas encore cristallisé son génie dans le refus du lyrisme, s’efforce alors de confier à un sonnet l’espoir de ce « dernier amour », le vrai. De ce sonnet, il rédige deux versions, au moins, -deux versions qui nous ont été conservées. Voici l’une d’elles, que je confie à une voix bien plus idoine que la mienne :

Dernier Amour

Fatigué de m’étendre en des couches banales,

De couvrir de baisers un front inhabité,

D’inscrire quelques noms en mes sèches annales

Avec ce qu’elles couvraient de vice et de beauté.

 

Avant que le cadran des heures automnales

Sonne le couvre-feu à mon cœur dévasté,

J’arracherai ma vie aux vaines saturnales,

Pour rentrer dans la paix et la simplicité.

 

Dans un bourg verdoyant de la vieille province,

Celle qui doit m’aimer a grandi, blonde et mince ;

Elle a l’éclat des fleurs et le pas des oiseaux.

 

Je la vis par un soir doré, cueillant aux treilles

Le raisin transparent avec de grands ciseaux

Dont le bruit argentin effrayait les abeilles.

 

Et Toulet revint effectivement au Béarn de ses premières années. Mais, de ce moment date un mince poème, qui est, peut-être, un élément- clé de son destin :

 

J’ai trouvé mon Béarn le même,

Le morne Béarn des jours froids,

Et trouvé tous ceux que j’aime

Les mêmes qu’autrefois.

 

J’écoute à travers l’aire sonore

Croasser les corbeaux, leurs cris

Dans mon cœur éveillent encore

Les battements de jadis.

 

Je revois le vieux mur d’où celle

Que j’aimais, souvent, m’a parlé

Et rien ne me manque, rien qu’elle,

Et l’amour, comme elle envolé.

 

Ces vers si légers, les prendrons-nous à la légère ? Et si leur légèreté était la noblesse de la pudeur ? Si le jeune noceur s’ébrouant au loin s’était gardé, dans un coin de son « cœur dévasté » une image de fraîcheur, une image de recours ? S’il avait un peu vite, un peu présomptueusement échafaudé, autour de cette image, le rêve d’une vie assagie et d’un bonheur idéal ? Tandis qu’une jeune fille trop longtemps négligée avait fini par donner à sa vie un cours qu’il n’avait pas su même envisager ?

Les indices ne manquent pas que le poète souffrit alors comme d’une trahison- et que la blessure fut profonde- quand bien même tentât-il d’en masquer la gravité, voire de se donner le change à lui-même, par des vers comme ceux-ci :

On t’a dit, et c’est vrai, ma chère,

Que mon cœur est en deuil de toi,

Que j’en parle à tous et sans cesse,

Que j’irai le crier sur les toits.

 

Mais, va, ne sois pas orgueilleuse

Qu’on t’aime et le pleure si fort :

Tout cela je l’ai fait pour d’autres,

Je l’ai fait et n’en suis pas mort.

 

Quinze mois ayant passé depuis le retour, Toulet fit un voyage en Espagne. À Séville, il composa une prière à la Vierge Marie : l’écho d’une grave déception et d’une espérance meurtrie n’y résonne-t-il pas encore ?

Ô Madone à la lourde traîne,

Délice et décor de Séville,

Qu’aux jours de la Sainte Semaine

On promène à travers la ville ;

 

Sainte Rose du Saint Rosaire,

Inclinée à toute souffrance,

Abaissez vos yeux vers la terre

Sur un pauvre venu de France.

 

Pitoyable dame aux sept glaives,

Par le doux Jésus je vous prie,

Exaucez mon rêve (un rêve)

Et faites, ô Vierge Marie,

 

Qu’un cœur pour moi seul fleurisse,

Français, Castillan ou Mauresque,

Mais qui n’oublie ou ne trahisse

Jamais, ô Vierge Sainte, - ou presque.

Les deux derniers vers de ce poème sont bien du Toulet que nous connaissons le mieux – celui qui était toujours prêt à châtier par la dérision tout abandon jugé excessif.

Aussi bien, les chances d’un amour rédempteur étaient révolues : Toulet se morfondait soi-même de cette tentation en ayant replongé dans une existence de patachon.

« Grâces à Dieu ! » murmureront peut-être les Touletissimes en imaginant l’œuvre d’un Toulet converti, assagi, qui n’aurait pas occulté son cœur d’enfant – ce cœur dont il consentit à se souvenir dans ses dernières heures, trente ans plus tard, quand, sur un papier marquant les pages du dernier livre qu’il eût tenu, il griffonna l’esquisse fragmentée d’un poème :

Ce n’est pas drôle de mourir

Et d’aimer tant de choses :

La nuit bleue et les matins roses,

Les fruits lents à mûrir.

 

…l’amour prompt…

Ô France…

L’été, lorsque tout dort…

 

Le Gave où l’on allait nager,

Enfants, sous l’arche fraîche,

Et le verger rose de pêches…

 

Enfance, cœur léger.

Ces trois mots, suivis d’un point final, furent, selon toute vraisemblance, les trois derniers mots qu’il écrivit : « Enfance, cœur léger » - dernière image, comme un soupir, un doux rayon de lumière qui semble introduire à l’autre vie celui qui, doublement blessé par la perte, au berceau, de sa mère, puis par la vaine attente d’un amour vrai, n’avait pu vraiment grandir.

Souvenons-nous, en tout cas, que, le 19 décembre 1919, neuf mois presque exactement avant sa mort, il écrivait parmi ses ultimes contrerimes, celles-ci auxquelles je ne voudrais, quant à moi, rien ajouter :

Quand l’enfant prodigue revint,

Tout riait chez son père :

Les filles, la moisson prospère,

Les fleurs, espoir du vin.

 

L’aîné dit : « Qui donc vient chez nous ? »

Mais le vieux baron tremble,

Une image en son cœur ressemble

À ce pauvre à genoux.

 

Il court vers ce mendiant blême,

Il le prend dans ses bras :

-« Mon fils, aimes-tu le veau gras ? »

-« Père, c’est vous que j’aime ».

Pour ne pas frustrer les amateurs de Toulet, Pierre Dehaye fit lire encore, par Marie-Thérèse Hablot qui voulut bien lui prêter sa voix, trois poèmes choisis parmi les plus attendus et les plus parfaits des Contrerimes : Nocturne (Contrerime IX), La Cigale (Contrerime XXX), Le Tremble est blanc (Chansons, II). Et Pierre Dehaye confia ne pas pouvoir s’empêcher de penser que le jeune visage qui hante ce dernier poème tardif est celui-là même qui illuminait le sonnet du « Dernier Amour ».

Je peux en témoigner, car j’assistais à cette émouvante manifestation, parmi une petite cinquantaine de spectateurs, dont Marie-Thérèse Arnoux, vice-présidente de l’Académie de la poésie française, le Professeur Pierre Osenat, Président d’honneur de la Sté des Poètes français, le benjamin des Fantaisistes Robert Houdelot, secrétaire perpétuel de la Maison de Poésie- Fondation Emile Blémont, et même Madame Annie Toulet, arrière- petite- nièce du poète, sous un pâle soleil parisien.

Mais j’ai omis de relever le texte du quatrain gravé sur sa tombe. Qui me le rapportera ?

 

Daniel ANCELET

 

 

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