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La légende de Marie de France

Marie de France est une figure fascinante et mystérieuse de la littérature médiévale. Bien qu'elle soit la première femme de lettres à écrire en français (ou plus précisément en anglo-normand), nous ne savons presque rien de sa vie. Au cours de la conférence du 13 mai 2026, Mireille Héros a levé le voile sur un mystère de la littérature médiévale, avec la complicité de Jean-François Blavin, Nicole Durand et Annie Leroy pour la lecture des lais et fables.

Je vais vous conter une histoire qui me plaît. Une légende qui flotte sur les terres de France depuis des siècles et qui, au fil des ans, a fait rêver troubadours et fabulistes. Cette légende est celle de Marie de France, une poétesse dont on ne sait rien de certain sauf qu’elle est la première poétesse et fabuliste à écrire en français, entre 1160 et 1180. D’ailleurs son nom lui a été donné en 1581 par Claude Fauchet, historien de littérature médiévale, à partir de deux vers de l’épilogue de ses fables inspirées d’Esope :

« Marie ai nom, si sui de France

J'ai pour nom Marie et je suis de France. »

C’est tout ce que l’on sait d’elle. C’est peu. Au XIIè siècle, le patronyme n’est nullement généralisé. Pas de services d’État Civil dans les communes et encore moins de réseaux sociaux. On ne porte qu’un prénom associé à un nom de ville comme Chrétien de Troyes, pour les roturiers, ou à une région de France ou de fief pour les nobles. De plus, et c’était la règle pour la quasi totalité des écrivains, l’anonymat littéraire était de rigueur. Le poète devait souvent s’effacer au profit de son mécène. En effet, ils écrivaient sous le patronage d'un membre de la noblesse qui les payait pour leur travail. Par exemple la mécène de Chrétien de Troyes était Marie de Champagne (1145-1198), fille d'Aliénor d'Aquitaine, qui était probablement la protectrice de Marie de France.

A l’époque de Marie, la France correspondait, du moins on le suppose, à l’actuelle Ile de France. Bien que née sur le continent, il est presque certain qu’elle a vécu et écrit à la cour d'Angleterre, sous le règne d'Henri II Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine. Mais comme le souligne Philippe Walter, de naissance noble, Marie a pu appartenir à la maison de France soit par sa naissance soit par alliance. Outre le latin, elle maîtrisait l’anglo-normand qui était l’autre langue de l’élite intellectuelle, le moyen anglais et probablement le breton. D’ailleurs, elle dédie ses lais, son œuvre majeure, à Henri II d’Angleterre (1154 – 1189) et ses fables au comte Guillaume Longue Epée, fils naturel de Henri II, qui deviendra comte de Salisbury.

Pionnière de la langue. L’univers poétique du XIIè siècle est dominé par la littérature masculine voire violente avec des récits épiques dont le seigneur et ses vassaux sont les héros d’une histoire où triomphent courage et bravoure, fidélité et loyauté. Parallèlement à cet univers guerrier très masculin, les troubadours – poètes qui venaient du Sud – parcourent la France, colportent rimes et chansons qu’ils récitent ou chantent. De leur composition émerge la littérature courtoise qui marque un changement dans les rapports entre les hommes et les femmes et transpose l’univers des valeurs féodales à l’univers amoureux.

 

Marie de France insuffle un vent nouveau. Elle compose ses poèmes en français et participe à l’essor de la littérature romane. Son œuvre majeure, les Lais (douze courts récits en vers) la font entrer dans l'histoire. Elle intègre les valeurs courtoises, chantées par les troubadours, en inversant les rôles. Ainsi, dans la poésie d'amour courtois traditionnelle, c'est le chevalier qui sauve la demoiselle en détresse. Or, dans les œuvres de Marie, le chevalier est souvent celui qui l'a emprisonnée en premier lieu ou, parfois, celui qui a besoin d'être sauvé. Elle transforme les légendes orales d'origine bretonne en contes poétiques raffinés. Elle porte un regard aiguisé sur son époque sur l'amour, souvent interdit, secret ou contrarié par les conventions sociales. On peut dire qu’elle réinvente l’amour, deux siècles avant Christine de Pizan. Elle intègre dans ses récits le merveilleux et des éléments surnaturels (un chevalier qui se transforme en loup-garou dans Bisclavret, ou un autre qui devient oiseau dans Yonec). Contrairement à beaucoup d'auteurs de son temps, elle s'attache à décrire les sentiments intérieurs de ses personnages, particulièrement ceux des femmes.

 

Ainsi ses lais se situent au confluent de deux grands courants littéraires de l’époque : la poésie lyrique des troubadours et les vieux contes celtiques qui firent leur apparition dans le milieu du monde roman avec leur cortège de fées, de chevaliers aventureux et d’amants consumés par l’amour. Un moine, Denys Pyramus, témoignera, non sans une pointe de condescendance, du succès de ses écrits en cour qui, selon lui, sont appréciés mais manquent de véracité :

 

« C'est qu'elle est très admirée

Et que ses rimes plaisent à tous.

Ils sont en effet nombreux à l'aimer et tenir en grande estime,

Comtes, barons, et chevaliers,

Et une fois qu'ils ont pris beaucoup de plaisir à ses écrits,

Ils les font choisir dès que l'occasion s'en présente,

Si bien qu'ils sont souvent récités. »

 

C’est le début d’une polémique qui perdurera bien des années plus tard et d’un mauvais procès d’intention.

 

Marie n’a jamais caché qu’elle s’était inspirée des légendes bretonnes. En témoigne le prologue qui ouvre son recueil de lais.

 

 

«... J’ai pensé que je pourrais écrire quelque bonne histoire et adapter le latin en roman. Mais cela ne me donne guère de mérite ;

tant d’autres s’en sont occupés !

J’ai pensé alors à des lais que j’avais entendus.

Je ne doutais pas, je le savais bien

que leurs premiers auteurs les entreprirent

et les répandirent ensuite

pour garder le souvenir

des aventures qu’ils entendirent.

J’en ai entendu raconter beaucoup.

Je ne veux pas les laisser tomber dans l’oubli.

Je les ai rimés et j’en ai fait une œuvre poétiques et pour cela j’ai souvent veillé.

C’est en votre honneur, noble roi

qui êtes si preux et si courtois

vous que salue toute joie,

vous dans le cœur de qui tout bien prend racine

que j’ai commencé une compilation au sujet des lais,

en les racontant et en les versifiant

Dans mon cœur, je pensais et je me disais,

seigneur, que je vous les présenterais.

S’il vous plaît de les recevoir,

vous me causerez une grande joie ;

j’en serai heureuse à jamais.

Ne me prenez pas pour une prétentieuse,

si j’ose vous faire ce présent ;

maintenant écoutez le commencement. »

 

 

Elle replace tous ses lais dans leur contexte, qui sont une source d’inspiration et n’entame en rien. Poètes ou poétesses du XXIè siècle, sommes nous-mêmes inspirés par un fait divers, un film ou une chanson qui nous touchent particulièrement. Ce n’est pour autant que nous plagions qui ce soit. Dans Guiguemar par exemple, Marie prévient :

 

 

« … Si les envieux ou les médisants

veulent me critiquer

Je ne me déroberai pas à ma tâche pour autant

Ils ont le droit de dire du mal d’autrui.

Les contes que je sais véridiques

et dont les Bretons ont fait des lais

Je vous les conterai avec concision... »

 

 

 

Mais revenons sur les origines du lai 

L’influence des légendes bretonnes

Au Moyen-Age, la Bretagne s’étend de la Gaule à l’Irlande et compte pas moins de cinq peuples différents, installés de part et d’autre de la Manche : les Normands, les Bretons, les Saxons (des germaniques), les Pictes (des écossais) et Les Scots (un peuple venu d’Irlande installé en Ecosse). Chansons et légendes circulent entre toutes ces régions accompagnées à la harpe, la lyre et la rote.

 

Trois siècles avant Marie de France, un moine irlandais lit un traité de latin du grammairien Priscien lorsqu’il entend le chant d’un oiseau qui l’interpelle. Aussitôt, il note en marge du manuscrit une sorte de haïku irlaandais :

 

« L’entoure de bois une haie

Pour moi se chante le loïd (lai)

Du merle rapide vraiment

sur mon petit livre interligné

Pour moi se chante le tirech (cri) des oiseaux »

 

Le mot loïd ou lai apparaît pour la première fois et signifie en langue gaélique : « chant du merle ». On le retrouve en ancien provençal avant le milieu du XIIè siècle avec le sens de mélodie ou de chant. Il appartient à la famille indo-européenne comme le sanskrit dont nous a parlé Jean Pruvost lors de sa conférence sur les secrets de la langue française. Il s’applique ensuite par extension à des morceaux lyriques que les jongleurs bretons jouent sur la harpe, instrument unique de la musique de cour chez les Celtes. La Harpe conserve cette noble fonction au Moyen Age. Richard Cœur de lion, lui-même harpiste, s’entoura de joueurs de harpe bretons pour animer les fêtes de son couronnement

 

Avec Marie de France, le chant cède la place au récit : le lai devient un conte qui garde de ses origines musicales, la rime pour la musicalité et l’octosyllabe pour le rythme. Le plus souvent le sujet est amoureux et fait une large part au merveilleux : fées, enchantements, loups-garous... Quelque chose arrive, une rencontre, un événement inattendu, qui scelle à jamais le destin de celle ou de celui qui le vit. Les personnages s’aiment dès le premier regard, se séparent, subissent ou s’imposent des épreuves, soutenus par certains, contrés par d'autres, se retrouvant parfois grâce à des signes de reconnaissance ou secourus par un objet magique… Ils suivent le schéma classique du conte avec :

 

  • Un héros ou une héroïne 

  • Une quête

  • Des épreuves 

  • Un signe de reconnaissance ou un talisman 

  • Une rencontre avec un ou des personnages bénéfiques ou maléfiques

  • Le dénouement souvent heureux dans les contes de fée

 

Sauf que chez Marie, hormis le lai Guiguemar, les histoires finissent plutôt mal.

 

Dans ses lais, Marie de France dépeint fréquemment le mariage comme une prison et les amours adultères comme une source de liberté, défiant ainsi l’autorité de l’église et de l’aristocratie. Son lai le plus célèbre est celui du chèvrefeuille dont Jean-François et Nicole nous liront un extrait des plus célèbres. Un véritable chef d’œuvre inspiré de la légende de Tristan et Iseut. Tristan, exilé, place une branche de coudrier entrelacée de chèvrefeuille sur le chemin de la reine pour lui signaler sa présence. Ils se retrouvent brièvement en forêt. L'image du chèvrefeuille et du coudrier symbolise leur lien : inséparables sous peine de mort.

Il y a également celui des deux amants. Un roi refuse de marier sa fille à moins que le prétendant ne la porte jusqu'au sommet d'une montagne sans s'arrêter. Le jeune homme qu'elle aime utilise une potion magique qui lui donnera la force nécessaire. Par orgueil, il refuse de la boire. Il meurt d'épuisement au sommet, et la princesse meurt de chagrin à ses côtés.

 

 

Les lais de Marie de France n’excède pas 600 vers sauf pour Eliduc qui en compte pas moins de 1 184. Ce sont pratiquement des nouvelles voire de petits romans.

Première fabuliste française. Si Marie de France est connue pour ses lais, elle n’en est pas moins la première fabuliste française à avoir publié des ysopets terme dérivé du nom d’Esope. Ainsi ses 103 fables, sont toutes inspirées d’Esope. Composées en français (anglo-normand à l’époque) avec des vers en octosyllabes et rimes plates. Jean de la Fontaine s’y attellera 5 siècles plus tard mais dans un style plus ironique et plus politique. Et c’est lui que la postérité retiendra.

 

Chaque fable de Marie se compose d’un récit mettant en scène le plus souvent des animaux : loup, lion, renard, …, et d’une morale en quelque vers. Les fables de Marie de France sont un miroir de la société féodale du XIIè siècle. Elles traitent de trois grands thèmes :

 

  • la justice et le pouvoir : elle dénonce souvent la corruption des juges et la loi du plus fort

  • la hiérarchie sociale : les rapports de force entre les seigneurs (souvent représentés par le lion) et les paysans et les petits (représentés par les brebis ou les souris

  • la ruse : la survie dépend souvent de l’esprit plutôt que de la force

 

 

Dans une superbe édition, les Talents Hauts ont publié un recueil de 24 fables, illustrées, que vous pourrez consulter à la pause.

 

*

**

 

Quelle femme a été Marie ? Etait-elle mariée ? A-t-elle eu des enfants ? Nul ne le sait. Cependant elle nous laisse un très bel héritage. Ses poèmes et fables étaient tellement populaires à son époque qu’ils ont été copiés et recopiés de sorte qu’il nous reste aujourd’hui plus de ses œuvres intactes que la plupart des écrivains de son époque. On lui attribue également la légende du Purgatoire de Saint-Patrick qui décrit l’au-delà chrétien. Mais là encore, aucune certitude. Marie de France est encore considérée comme l’une des plus grande poétesse du Moyen-Age. Et pour lui rendre hommage, écoutons Jean-François et Nicole nous donner l’extrait le plus célèbre du lai du chèvrefeuille.

 

« D'eux deux il était ainsi


Comme du chèvrefeuille était


Qui au coudrier se prenait.


Quand il s'est enlacé et pris


Et tout autour le fût s'est mis,


Ensemble peuvent bien durer.


Mais qui les veut ensuite désunir


Le coudrier meurt bien vite


Et le chèvrefeuille avec lui.


« Belle amie ainsi est de nous


Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

 

 

Mireille Héros

Bibliographie

- Les lais de Marie de France, livre de porche, traduction de Philippe Walter

- Les lais, collection La Pléïade, traduction Philippe Walter

 

- Les Deux Amants, traduction de Paul Tuffrau – Préface de Laure Adler – illustrations de Gabriel Lefebvre

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