Écrivain prolifique, biographe passionné et
pacifiste convaincu, Stefan Zweig a incarné l'idéal d'une Europe culturelle et humaniste avant que celle-ci ne sombre dans le
chaos de la seconde guerre mondiale et qu’il ne mette fin à ses jours au Brésil. Au cours de la conférence du 11 mars 2026, Axel Maugey,
Professeur des Universités, poète, essayiste et Lauréat de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre, est revenu sur le parcours
d’un homme hors norme
Stefan Zweig est l'un des écrivains de langue allemande les plus lus et les plus traduits au monde durant l'entre-deux-guerres. Ses livres captivent encore plus de 200 000 lecteurs chaque année.
Il naît à Vienne le 28 novembre 1881, dans un grand et puissant empire, celui des Habsbourg ; au sein d'une famille juive aisée et laïque, originaire de Moravie. Son père, Moritz Zweig, fonde à l'âge de trente ans, une petite tisseranderie, dans le nord de la Bohême , et fait fortune comme fabricant de tissus. Il épouse Ida Brettauer, la fille d'un banquier récemment installé à Vienne. Avec son frère aîné, Alfred, Stefan Zweig complète une famille qui « a voulu réussir son intégration et tenu à donner une éducation laïque ». À l'exemple de ses parents, il ne parle pas le yiddish, ne fréquente pas la synagogue, ne pratique pas les rites juifs, et n'aime pas s'entendre rappeler qu'il est juif.
Stefan Zweig grandit dans l'effervescence culturelle de la capitale austro-hongroise. Néanmoins, il supporte mal une éducation classique rigide mais qui forge sa curiosité intellectuelle.
Tout en appartenant au monde viennois, il éprouve une véritable fascination pour la littérature et la musique allemandes. Grand admirateur de Beethoven, il collectionne les objets ayant appartenu au musicien et notamment une mèche de ses cheveux dont il ne se départissait jamais, un peu comme un talisman.
Homme des lumières, il érige au rang de qualités essentielles : le savoir et l’amour.
À dix-neuf ans, il quitte le foyer familial pour une chambre d'étudiant. Il s'intéresse aux poètes, en particulier Rainer Maria Rilke et Hugo von Hofmannsthal, déjà adulés en dépit de leur jeune âge.
Il écrit ses premiers poèmes, réunis dans le recueil , Silberne Saiten (Cordes d'argent), en 1904. La même année, il obtient son doctorat en philosophie à l'Université de Vienne. Polyglotte, il voyage énormément à travers l'Europe (Paris, Londres, Berlin).
Influencé par les travaux de son ami Sigmund Freud, Zweig se distingue par une finesse psychologique exceptionnelle. Son œuvre explore l’âme humaine en proie à des tourments intérieurs et des passions dévastatrices avec des personnages qui lui ressemblent. Il conduit ses lecteurs dans les dédales des amours perdues, des femmes adultères mal aimées. Ses héroïnes sont souvent mises à nu. Parmi les nouvelles les plus célèbres, on citera Amok (1922), Le Joueur d'échecs (1941), Vingt-quatre heures de la vie d'une femme (1927) et La Confusion des sentiments (1927). Il y a du Dostoïevski chez Stefan Zweig.
L’écrivain et poète excelle également dans l'art de la biographie, qu'il traite comme des portraits psychologiques. Parmi les plus célèbres figurent celles de Marie-Antoinette (1932), Joseph Fouché (1929), Marie Stuart (1935) et Magellan (1938).
Il sign de nombreux essais sur des poètes et écrivains parmi lesquels : Verlaine, Rimbaud, Balzac, Montaigne...
Durant la Première Guerre mondiale, jugé inapte au front, Zweig est mobilisé dans les services des archives militaires. Envoyé sur le front polonais pour collecter des documents d'archives, il a l'occasion de constater concrètement ce que la guerre entraîne de souffrances et de ruines. Les scènes déchirantes dont il est témoin renforcent sa conviction que la défaite et la paix vaudraient mieux que la poursuite de ce conflit insensé. Il prend également conscience du sort que subissent les juifs, confinés dans des ghettos. Il devient un pacifiste radical. De 1919 à 1934, Zweig s'établit avec sa femme, Friderike Maria von Winternitz, qu’il a épousée en 1920, dans une des plus belles villas situées sur les hauteurs de Salzbourg (le Kapuzinerberg). Sa maison devient un carrefour pour l'élite intellectuelle européenne. Il se lie d’amitié avec de nombreuses personnalités :
Romain Rolland qu’il considérera toujours comme son maître. Leur amitié se traduira par un échange épistolaire de plus de 500 lettres. Ils partagent les mêmes idéaux pacifistes, particulièrement celui d'unité des nations européennes. Romain Rolland et son œuvre expriment et défendent ces principes humanistes que Zweig porte en lui depuis toujours. Comme à chaque fois qu'il admire un homme et son travail, Zweig écrit sa biographie, il le traduit et le fait connaître en Allemagne. Rolland sera à la fois son ami, son guide et son repère pendant de nombreuses années.
Émile Verhaeren qu’il considère comme une des grandes voix de l'Europe. Autant Zweig est introverti et réfléchi, autant Verhaeren est entier et passionné. Zweig consacre durant 2 ans toute son énergie à faire connaître l'œuvre de Verhaeren hors des frontières belges, et écrit sa biographie. La Première Guerre mondiale les séparera, Verhaeren se laissant emporter par un anti-germanisme virulent. Il honnit l'Allemagne et renie ses amis allemands. Un déchirement pour Zweig, qui n'arrive pas à lui en vouloir et tente jusqu'au bout d'excuser son ancien mentor.
Jules Romain. Une profonde amitié liait les deux hommes depuis qu’ils avaient collaboré pour la pièce Volpone. Leur connexion spirituelle et intellectuelle durera jusqu’à la mort de Zweig.
Arthur Schnitzler, écrivain et médecin autrichien. Issus du même milieu social, ils façonneront l’univers littéraire autrichien du XXè siècle
Des musiciens comme Maurice Ravel, Richard Strauss
L'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler en 1933 marque le début de la fin pour Zweig. Ses livres sont brûlés par les nazis. En 1934, pressentant la catastrophe, il quitte l'Autriche pour Londres avec sa seconde épouse Lotte (qu’il a épousée en 1939, un an après son divorce avec Friderike). Devenu citoyen britannique en 1940, il émigre au Brésil la même année, accompagné de Lotte. Il devient citoyen du monde sans patrie : « J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, souveraine de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle fût humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande, écrit-il dans la préface de son livre posthume « Le monde d’hier – souvenirs d’un européen ». J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, souveraine de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle fût humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres et dans le pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. »
Profondément déprimé par la destruction de l'Europe qu'il aimait tant et la progression de la barbarie nazie, il perd tout espoir. Le 22 février 1942, Stefan Zweig se donne la mort avec son épouse, Lotte, à Petrópolis, au Brésil.
Avant de mourir, il achève son chef-d'œuvre autobiographique, Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen (publié à titre posthume en 1944). Ce livre est à la fois une ode à la culture viennoise d'avant-guerre et un témoignage bouleversant sur la disparition d'une civilisation fondée sur la raison et la liberté de l'esprit.
Mireille HEROS
Mars 2026
E-book gratuit (PDF) Le Monde d'hier
Lettre d’adieu de Stefan Zweig
« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.
Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.
Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »
— Stefan Zweig, Pétropolis, 22-2-42