À la fois poète, compositeur, pianiste et chef d'orchestre, Léo Ferré a marqué l'histoire de la chanson Française par son style lyrique, ses engagements et ses mises en musique de grands poètes.
Diplômé de Sciences Po en 1939, toute son œuvre artistique est marquée par une volonté de ne pas accepter la réalité du monde sans réagir. Selon sa propre expression il est « dans la marge ». Au cours de la conférence du 28 avril 2026, Serge Carbonnel, membre de l’Académie Française a levé le voile sur l’étendue de l’œuvre d’un artiste hors norme.
Léo Ferré voit le jour le 24 août 1916 à Monaco. Sa mère Marie Scotto, de nationalité monégasque est couturière, son père Joseph Ferré, de nationalité française, est directeur du personnel du casino de Monte-Carlo. Dès l’âge de sept ans, Léo intègre la maîtrise de la cathédrale de Monaco en tant que soprano. Son oncle maternel, Albert Scotto, ancien violoniste dans l'orchestre de Monte-Carlo et directeur du théâtre au Casino, le fait assister aux spectacles et répétitions qui se déroulent à l’opéra de Monte-Carlo. Il y découvre Beethoven mais aussi Maurice Ravel qui l’impressionnera durablement.
Léo a neuf ans lorsque son père, un homme très rigide, l’envoie étudier au Collège Saint-Charles de Bordighera, dirigé par les Frères des Écoles chrétiennes en Italie. Il y reste huit longues années marquées par une discipline sévère, l’ennui et les sévices sexuels. De cette enfance bafouée, il développera un profond anticléricalisme. Il raconte, d’ailleurs, cette douloureuse expérience dans Benoît Misère, un récit auto-fictionnel publié en 1970.
« Le petit Benoît vient au monde dans le Sud de la France, l'année de la déclaration de la guerre de 14/18. Au fil d'une galerie de portraits cocasses et épiques d'adultes qui l'entourent, il évoque ses jeux enfantins, ses expériences sensorielles, sensuelles et métaphysiques, avant que ne vienne se refermer sur lui un « bagne » de huit ans au collège. L'enfant fait l'expérience de la solitude et de la violence, et entre alors en résistance, découvrant sa capacité de révolte face à la sociabilisation autoritaire et parfois abusive des prêtres, jusqu'à l'explosion du récit... »
Durant ses années au collège, Léo Ferré approfondit sa connaissance du solfège. Il obtient son bac de philo mais son père refuse catégoriquement qu’il s’inscrive au conservatoire. Il monte à Paris et obtient un diplôme de Sciences Po en 1939.
En 1940, il compose un Ave Maria pour le mariage de sa sœur. En 1941 sous le pseudo Forlane il écrit des chansons dont celle du scaphandrier. Il se marie avec Odette Schnock. Le couple s’installe dans une ferme à Beausoleil près de Monaco. Léo travaille à Radio Monte-Carlo, comme pianiste accompagnateur, speaker et programmateur musical. Il en profite pour enregistrer ses premières chansons. Il y rencontre Charles Trenet, Édith Piaf. Cette dernière croit en lui et l’encourage à venir pour se produire dans les cabarets parisiens. En 1946, il signe un contrat de trois mois avec le Boeuf sur le toit. Il se lie d'amitié avec Jean-Roger Caussimon. Ils feront plusieurs chansons Monsieur William (1950), Le temps du Tango (1958) ou encore Comme à Ostende (1960).
Pendant sept ans, il vivra de petits contrats. Il réussit à placer quelques-unes de ses chansons auprès d’Henri Salvador, les Frères Jacques jusqu’à ce qu’il rencontre sa chanteuse fétiche : Catherine Sauvage. Il lui écrira environ 60 titres.
Ferré est jugé revêche et inquiétant ; ses chansons sont considérées comme trop intello, trop lugubres. Il survit en chantant ses propres compositions dans les caves de Saint-Germain-des-Prés. Pour couronner le tout, son mariage est un naufrage. Il se lance alors dans une dernière bataille en 1954 : l'écriture de La Vie d'artiste, un opéra en 3 actes et 7 tableaux, inspiré de ses illusions de jeunesse, et de son mariage malheureux avec Odette.
Découragé, Léo Ferré songe alors à tout arrêter et à s'en retourner à Monte-Carlo. Mais il va rencontrer sa deuxième épouse, Madeleine Rabereau, qui jouera un rôle clé dans sa carrière. Il enregistre douze chansons aux éditions Le Chant du Monde. Le succès n’est pas au rendez-vous mais l’artiste reprend confiance. Dans le même temps, il dirige pour la première fois l’orchestre symphonique de la Radiodiffusion française – à l'occasion d'une dramatique radiodiffusée de son cru (écriture, composition, orchestration), où Jean Gabin tient le rôle du narrateur.
Fort de cette réalisation d'envergure, et alors qu'il est encore méconnu, Léo Ferré se lance à corps perdu dans la composition d'un oratorio sur La Chanson du mal-aimé de Guillaume Apollinaire. Séduit, le Prince Rainier III de Monaco lui confie la direction de l'orchestre et du chœur de l'Opéra de Monte-Carlo pour un concert mémorable avec au programme l’oratorio sur La Chanson du mal-aimé et la Symphonie interrompue, qu’il a composée pour l'occasion. Léo touche les étoiles monégasques mais les Parisiens restent indifférents à ses œuvres. Il désespère d’être reconnu par les mélomanes.
Néanmoins, le succès montrera le bout de son nez à la sortie du disque 33 tours Paris Canaille, grâce à la chanson éponyme qui sera aussi interprétée par Catherine Sauvage. Il signe un contrat chez les Disques Odéon et publie un premier album de douze chansons. Le film Paris Canaille, de Pierre Gaspard Huit, sortira trois ans après en référence à cette chanson.
Poète, vos papiers. Parallèlement à ses chansons, Léo Ferré s’adonne à la poésie. En juillet 1953, il envoie un tapuscrit aux jeunes Éditions Robert Laffont. Après avoir essuyé un refus poli, il a des ouvertures chez Denoël. Et de tenter sa chance à l'automne 1954, non sans avoir enrichi son recueil de nouveaux textes. Début 1955 l'éditeur se dérobe, invoquant des prétextes oiseux. Après avoir accepté de préfacer le recueil, André Breton déclare forfait. Qu’à cela ne tienne Léo Ferré rédige sa préface lui-même et finit par faire éditer l’ouvrage aux éditions de La Table Ronde. De façon lapidaire, il écrit ce qu'il pense de la poésie et des poètes contemporains et secoue le Landerneau surréaliste.
Léo Ferré ne s’arrêtera pas là. A l’occasion du centenaire des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, poète qu’il affectionne particulièrement, il met en musique et enregistre chez Odéon en juin 1957 douze poésies tirées du recueil. C’est le premier album entièrement consacré à un poète, Apollinaire, Verlaine, Aragon et d’autres suivront. Ses propres chansons seront interdites en 1961, il les sortira plus tard sous le titre « Les chansons interdites »
Même si ce n’est pas la consécration attendue, Léo se produit à l’Olympia et à Bobino. En 1960, les disques Odéon cessent leur activité et le poète chanteur rejoint la maison de disques d’Eddy Barclay qui dispose d’une couverture médiatique sans égal. Sa carrière prend un nouvel élan.
Les éditeurs reconnaissent enfin le poète. le Livre de poche lui demande de préfacer leur édition des Poèmes saturniens de Verlaine. Pierre Seghers le fait entrer dans la prestigieuse collection Poètes d'aujourd'hui – avant Brassens et Brel. Cette anthologie comporte le premier jet de son grand poème lyrique La mémoire et la mer, dont il tirera sept chansons. A partir de cette époque, il prend un grand virage en politisant ouvertement son travail, comme aucun autre chanteur français n'osera le faire – avant Mai 68 tout du moins. Le 10 mai 1968, il est à la Mutualité et chante avec les anarchistes.
Enfin reconnu par la jeunesse et le monde des lettres, il éprouve le besoin de se mettre au vert. Il s'installe à la campagne dans le château de Pech Rigal, à Saint-Clair dans le Lot. Il y vit dans les bois, entouré de nombreux animaux recueillis par sa femme Madeleine, ne revenant à Paris que pour enregistrer ses albums aux studios Barclay et se produire sur scène.
Tout irait pour le mieux si sa vie conjugale n’était pas aussi mouvementée. Il se sépare de Madeleine et se terre en Ardèche et en Lozère avec sa nouvelle compagne Marie-Christine Diaz, sa nouvelle compagne.
La soif de reconnaissance le saisit à nouveau en dépit de l’amour de son public. La maison Barclay, de son côté, est prête à tout pour en faire un chanteur pop aux accents Outre-Atlantique. En 1970, elle l’enjoint à collaborer avec des rockers et notamment l’éphémère groupe de rock français Zoo pour l’album Amour Anarchie - La solitude un mélange de poésie symphonique et de rythmiques rock sensé marquer un tournant "pop" et contestataire dans sa carrière.
Il quitte la maison Barclay et se produit lui-même. Libre, il réalise enfin son vieux rêve : diriger un orchestre symphonique. Il travaillera avec l'orchestre de l'Institut des Hautes Études Musicales de Montreux en Suisse, puis l’orchestre symphonique de liège et des chœurs du Théâtre Royal de la Monnaie en Belgique, avec l’orchestre Pasdeloup et l'orchestre symphonique de l'Essonne en France, ou encore l'orchestre de l'Opéra de Monte-Carlo. Dans ces concerts symphoniques d'un genre inédit, Léo Ferré prend un risque artistique important. Il innove en chantant et en dirigeant les musiciens en même temps. Il mêle à ses nouvelles chansons, des œuvres de Beethoven, Ravel ou encore Wagner. Mais pour la diaspora de la musique classique, Ferré reste un chanteur de variétés. Nombre de projets restent sans suite et le chanteur en souffre.
Avec Marie-Christine Léo prend le large. Son exil le mène en Italie, dans la campagne toscane entre Sienne et Florence. Ensemble, ils y fondent un foyer, Léo devient père de trois enfants : Mathieu, Marie-Cécile et Manuela. Là, sur cette terre intemporelle que foula Dante, Léo Ferré observe à distance ce monde qu’il aurait voulu modeler par son verbe, anti-moderne jusqu'au dernier souffle.
À l'occasion du centenaire de la mort d'Arthur Rimbaud, il décide d'enregistrer l'intégralité de la saison en enfer d'après la maquette réalisée jadis pour son bon plaisir. Affaibli, il sait que c'est son dernier album et fait le choix de s'effacer derrière Rimbaud (disque en 1991).
Metamec a été écrit en 1979, préface d’un livre de Photos de Grotaclès. En 1983 il dirige l’Orchestre Symphonique de Lorient pour sept concerts où les morceaux sont reliés les uns aux autres par la récitation du poème Métamec. Serge Carbonnel nous dévoilera la structure classique qui se trouve en ce long poème de 100 quatrains en alexandrins.
Celui qui fut chanté par les plus grands artistes (Piaf, Gréco, Dalida…) et chanta les plus grands poètes (Baudelaire, Apollinaire, Rimbaud, Aragon, etc.), s'éteint dans son lit à Castellina in Chianti le 14 juillet 1993.
Mireille HEROS