Comment le latin, l’arabe et même l’anglais ont influencé le Français, Jean Pruvost, l’homme aux 10 000 dictionnaires a révélé les secrets de la langue de Molière, lors de la conférence du 11 février 2026.
Si les poètes et les écrivains ont le don de faire résonner les mots, Jean Pruvost sait mieux que personne nous emporter dans un voyage fabuleux : celui de l’histoire de la langue française. Comme il aime à le dire, chacun d’entre nous est porteur de mots. Mais d’où viennent-ils ? Sont-ils des AOC* , des AOP**. Il n’en est rien. Notre langue compte en effet de lointains ancêtres sur le continent asiatique. Les linguistes du XIXe siècle ont découvert que le sanskrit, langue morte de l’Inde, offrait de réelles ressemblances avec les langues européennes : le latin (autre langue morte) mais aussi l’anglais, l’allemand, le breton, le russe, le persan ou le français. Les travaux des linguistes et notamment Franz Bopp, philologue et linguiste allemand, ont établi l’arbre généalogique des langues indo-européennes avec des terminologies explicites comme langue mère, langues sœurs, langues cousines… Leurs travaux ont débouché sur un constat : plusieurs centaines de mots possèdent la même racine.
« Des dictionnaires entiers ont été consacrés aux mots relevant d’une même origine indo-européenne, souligne Jean Pruvost, même si l’on n’a aucune trace écrite de l’indo-européen puisque cette langue a existé bien avant que l’écriture, en sanskrit ou en alphabet latin, ait été inventée. Prenons l’exemple du mot français : mère. Il donne modar en persan, mat en russe, mamm en breton, mutter en allemand, mother en anglais, mater en latin. Mêmes liens de parenté pour sœur : sister en anglais, Schwester en allemand, c’hoar en breton, siestra en russe, et exception confirmant la règle, khalar en persan. »
Selon différentes hypothèses, notre langue remonte à des milliers d’années, entre -6 500 et -5 500. Vraisemblablement, elle prend sa source dans les steppes situées au nord de la mer Noire, entre la Russie et l’Ukraine, ou selon d’autres hypothèses en Anatolie (actuelle Turquie). Des populations parlant la même langue ont émigré. Une partie a pris la direction de l’ouest, l’Europe, et l’autre la direction de l’est, l’Inde. Au fil des mouvements migratoires, l’indo-européen évolue tout en conservant un fond commun. Trois grandes familles de langue apparaissent : le celtique parlé par les Gaulois, le latin par les Romains, et les langues germaniques dont le francique. « Ces trois langues se succédant et se mêlant sur notre territoire, sont de fait les heureuses responsables de la naissance d’une très belle langue : le français », s’enthousiasme Jean Pruvost. »
Nos ancêtres les Gaulois. Les Gaulois incarnent la branche celtique implantée au nord ouest de l’Europe dont il nous reste le breton. Cette langue a été parlée par 15 millions de personnes. Il en reste peu de choses car la langue de Vercingétorix ne s’écrivait pas pour des raisons religieuses, et s’est effacée devant les colonisateurs, les Romains, avec le latin. Néanmoins, il en reste quelques traces dans notre vocabulaire actuel : les combes, les dunes, les cailloux, les galets, la bourbe, la glaise, la marne en tant que terre mais aussi les chênes, les bouleaux, les ifs, la bruyère… Et chez la gente animale : le mouton, l’alouette, la tanche, l’alose, le bièvre (castor) qui a donné son nom à un affluent de la Seine.
La suprématie du latin. Dans la Romania, ensemble des territoires y compris la Gaule, règne le latin, écrit et parlé pour l’élite et l’Église, uniquement parlé pour le peuple (dialectes). En gestation, la langue française va se nourrir du latin parlé qui constituera l’essentiel de notre lexique. Le mot ligne par exemple est dérivé du mot lin, linum en latin, désignant à la fois la plante, la graine et la fibre. En raison de sa tige très droite et du fil que l’on en tire, tout un univers de mots en découle : linéa, fil de lin puis ligne, de pêche ou d’écriture, lignée (descendants), lignage (ancêtres), souligner, surligner, interligne, alinéa… dans les anglicismes : pipeline, hotline, eye-liner… Mais aussi linotte, oiseau friand des graines de lin, tête de linotte pour les étourdis. Dans le domaine domestique on citera également linge, lingette, lingerie, linoléum…
Ainsi la petite fleur bleue, repérée par les Romains, nous offre un voyage à travers les siècles..
L’influence germanique. Longtemps contenus de l’autre côté du Rhin, les peuples barbares (les Vandales, les Burgondes et plus tard les Francs) franchissent le Rhin au Ve siècle. Se répandent alors un peu plus de mille mots à consonance germanique et relevant pour certains d’entre eux du vocabulaire de la guerre : garder, guetter, effrayer, déchirer, déguerpir… ou encore épieu, hache, hampe, heaume, fourreau, éperon, balafre...D’autres sont liés aux institutions : sénéchal, maréchal, beffroi, salle, loge, halle. Le vocabulaire des fêtes et de l’alimentation s’enrichit également : l’échanson, chargé de servir le prince à table, le gâteau, la gaufre, le beignet… La liste est longue et sans le savoir nous parlons la langue germanique pratiquement quotidiennement !
L’empreinte de la langue arabe. Au VIIIe siècle, la civilisation islamique brille par son éclat culturel et son dynamisme commercial. Les Arabes reprennent l’héritage grec tombé en quenouille et, par l’intermédiaire du latin médiéval et leur nombreux savants et intellectuels, ils enrichissent la langue française de mots scientifiques dans différents domaines : médecine, alchimie, mathématiques et astronomie. Troisième langue d’emprunt, on la trouve là où on ne l’attend pas notamment dans la faune et la flore : albatros, fennec, gazelle, gerboise, girafe, marabout mais aussi artichauts, épinards, aubergines, estragon, oranges, abricots pour les fruits et légumes. Le lilas, le jasmin, le nénuphar pour les fleurs. « On pourrait y consacrer des livres entiers », estime Jean Pruvost.
Les langues secrètes. De la bande des Coquillards au temps de François Villon, aux truands de la cour des Miracles du XVIIe siècle, popularisé par Victor Hugo dans notre Dame de Paris, ou encore de Cartouche roué en place de Grève, l’argot représente jusqu’au début du XXe siècle la langue des marginaux.
Aujourd’hui fondé sur le Verlan qui consiste à inverser les syllabes, le parler des cités s’est installé dans les banlieues grâce, en grande partie, au rap. Quelques mots trouvent leur place dans le dictionnaire et perdent leur place de vocation première de jargon restreint à un groupe social : ripou, meuf, beur…
Ce survol de l’histoire de la langue française montre que depuis toujours, elle s’inscrit dans un continuel mouvement d’adaptation. Pour Jean Pruvost, « le merveilleux de notre situation est d’arpenter sans cesse une langue dont l’horizon est illimité ».
Mireille HEROS
*Appellation d’Origine Contrôlée
**Appellation d’Origine Protégée
Histoires courtes de la langue française
L’histoire de la langue française nous offre de jolies histoires qui relèvent du conte comme celle des financiers. Non pas ceux de Wall Street mais de la pâtisserie qui fait encore nos délices. Tout commence au XVIIe siècle dans les couvents de l'ordre de la Visitation, à Nancy. Les sœurs y préparaient des Visitandines de petits gâteaux ovales à base de blancs d'œufs, de sucre, de poudre d'amandes et de beurre. Après la Renaissance, ces gâteaux tombent dans l'oubli, car l'odeur de l'amande amère rappelle trop celle de l'arsenic (un poison populaire à l'époque). Vers 1890, un pâtissier nommé Lasne qui tient une boutique rue de la Chaussée d’Antin, à deux pas de la Bourse de Paris, a l’idée d’adapter son produit à sa clientèle composée majoritairement de financiers, d'agents de change et d'hommes d'affaires pressés. Il modifie la forme ovale des Visitandines pour en faire un lingot enrobé d’une feuille d’or, symbole par excellence de la fortune. La clé du succès : le gâteau est conçu pour être mangé rapidement, sans se salir les mains (pas de crème, pas de miettes excessives), idéal pour les hommes en costume dégustant un en-cas entre deux transactions. En hommage à sa clientèle et à la forme du gâteau, il le rebaptisa tout simplement le "Financier".
Autre exemple l’épigramme, forme poétique courte qu’affectionnait François 1er. Un jour, il lisait une épigramme en même temps qu’il déjeunait d’un plat de fines tranches de veau, il s’écria : « Ah, quelle belle épigramme » évoquant le poème. Cependant le courtisan à sa table crut qu’il parlait du plat et fit savoir que le roi aimait ce plat, qui naquit ainsi en tant que nouveau mot, mais au masculin : un épigramme savoureux.