Ecrivain, philosophe, dramaturge et journaliste français, Albert Camus (1913 - 1960) est une figure majeure de la littérature du XXe siècle. Dans cet article, Rina Mallone Dupriet explore l’oeuvre du prix Nobel de littérature en 1957, à la lumière des écrivains, des philosophes ou du simple lecteur
Albert Camus ne s'exprime pas uniquement sous les feux de la lumière du sud qui restera toujours ancrée au cœur de sa vie.
Toute son expérience sera marquée par ce sentiment d'urgence pour accomplir des tâches qui lui semblent indispensables et de l'ordre du possible pour vivre tout simplement.
Pour Camus, l'écriture est un véritable cri du cœur qui lui permet de s'imprégner d’un sentiment d'honneur retrouvé qu'il pourrait donner à son existence pour lui trouver du sens.
Pour sa première publication en 1937 « l’envers et l’endroit », il dira : « je sais que ma source est dans ce recueil ». Il le dédiera à son maître Jean Grenier. Il nous fera découvrir les fondements même de sa forte personnalité et ses rapports aux autres. Il s’exclamera : « je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m'empêchera de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire, le soleil m’apprit que l'histoire n'est pas tout. ».
En découvrant ce roman, paru en 1938, « la nausée » qui fait l'objet d'une critique forte de la part de Jean-Paul Sartre, Camus nous livre une puissante méditation fondée sur une pensée profonde. Cet ouvrage n'est pas tout à fait un roman, mais plutôt une réflexion dans laquelle un homme juge sa vie tout en se jugeant lui-même. Il analyse sa présence au monde, les fondements de son existence, ses raisons de vivre, et tout ce qu'il trouve comme acte élémentaire pour définir l'ensemble comme une absurdité fondamentale !
En 1939, Camus, publiera une série d’articles sur l’insoutenable « Misère de la Kabylie». Il décrit une population qui vit dans le plus strict dénuement. Le chômage est général, les distributions de vivre rares, beaucoup ne mangent pas à leur faim et les « habitants, dira-t-il, sont réduits à utiliser le bois mort pour en faire du charbon qu'ils tentent de vendre».
Publié en 1939, « les Noces à Tipasa », sous forme de recueil nous invite à visiter son royaume terrestre, « au grand libertinage de la nature et de la mer », écrira-t-il.
À certaines heures, la campagne semble noire de soleil. Ses yeux n'arrivent plus à capter la lumière qui envahit l'horizon et le plonge dans un paysage de rêve dont il a du mal à se détacher comme si l'origine de sa vie était là.
En 1942, Camus propose à Gallimard de publier son premier roman, « l’Étranger ».
André Malraux, qui est au comité de lecture de l'éditeur depuis 1928, reçoit le manuscrit et persuade Gaston Gallimard, plutôt réticent, de l'éditer en réglant non seulement les problèmes financiers et contractuels. Il donne à Albert Camus quelques recommandations sur son écriture pour qu'il retravaille certaines phrases et la ponctuation.
Malraux a d’emblée jugé la valeur de ce roman, qui est, dit-il, « une chose importante » et il se mobilise pour le faire éditer. Le héros, du livre, Meursault, se sent étranger au sein d'un monde dont il constate « la tendre indifférence », une société qui s'obstine à accuser et à poser des questions.
Il s’interdira de privilégier l'avenir au détriment du présent et les sentiments au détriment des sensations.
Malraux ne s’y est pas trompé: quelle réalité peut-on transposer ici dans le monde d’aujourd’hui!
Dans la continuité de sa réflexion Camus, publie en 1942, « Le mythe de Sisyphe ».
Cet ouvrage, nous interpelle sur le suicide que Camus refuse au nom d'une certaine éthique. Selon lui, la vie doit accepter le non–sens parfois du monde et trouver le bonheur au sein même de l'absurde. Le pauvre Sisyphe est condamné par les Dieux à rouler son rocher en haut d'une montagne pour le voir indéfiniment retomber. Ce balancier régulier est comparé ici à la condition humaine. Mais alors pourquoi Sisyphe ne semble pas si malheureux ! Cette appréciation plutôt interrogative, clôturera le livre et laissera le lecteur en pleine méditation sur sa vie et son sort.
Publié le 8 août 1945, Camus écrit un éditorial percutant dans la revue « Combat » après le bombardement d'Hiroshima du 6 août 1945, « Choisir entre l'enfer et la raison ».
Si de nombreux commentateurs s’extasient devant les progrès de la science, Camus s'angoisse devant les perspectives terrifiantes qu'elle peut exercer. Il considère que notre civilisation vient de parvenir à son ultime degré de sauvagerie. Faut-il choisir le suicide collectif ou l'utilisation des conquêtes scientifiques ? Il reste sur l'idée que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Pour lui, « ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernants, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.»
Publié en 1947, Camus, raconte dans ce roman connu de tous les écrivains « la Peste » l'histoire d'un combat entre la peste qui multiplie les morts dans la ville d'Oran et les hommes qui luttent pour irradier ce fléau. À cette occasion, Jean-Paul Sartre, le critiquera une fois encore en lui reprochant sa « morale de Croix-Rouge, sa description d’un monde d'amis, sa confusion dans une même expression entre nazisme et communisme ».
Un article publié en 1955, intitulé : « Terrorisme et répression », montre à quel point Camus est viscéralement, attaché à sa terre natale. Il affirme haut et fort qu’ il ne peut se résigner à voir ce grand pays qui l'a vu naître de se casser en deux pour toujours. Il part du principe qu'il faut ramener la paix en Algérie, non par les moyens guerriers, mais par une politique à dimension humaine qui tienne compte des causes réelles et profondes de la société. Il pense que « le terrorisme naît toujours et partout de la solitude, de l'idée qu'il n'y a plus de recours, ni d’avenir, que les murs sans fenêtres sont trop épais et que pour respirer, il faut les faire sauter ». Pour lui, en Algérie comme ailleurs, le terrorisme vient de l'absence d'espoir.
Son discours de 1957 dédié à son instituteur, Louis Germain, au moment de l'attribution du prix du prix Nobel qu'il reçoit avec fierté, à Stockholm, il prône : « La noblesse du métier d'écrire ». Le lecteur est souvent à la recherche de solutions lorsqu'il découvre les pensées de l'écrivain, et qu'il veut parfois s'en imprégner pour mieux le comprendre et mieux comprendre la vie, sa vie. Camus, pense que « la vérité est mystérieuse, fuyante et toujours à conquérir ». Il considère que « la liberté est dangereuse dure à vivre autant qu'exaltante ».
« Quel écrivain, dira-t-il, oserait prôner dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ! » Il se présente comme « un homme simple qui n'a jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où il a grandi ».
En 1958, Camus estime, « qu'il n'a écrit que le tiers de son œuvre, et que sa véritable œuvre commence avec ce livre : « Le premier homme ».
Cet ouvrage inachevé sera découvert en 1960 dans la voiture qui le transportait et dans laquelle il a trouvé la mort brutale lors d'un accident de circulation sur la « nationale 5 ».
Il souhaitait dédier ce livre à sa mère, qui ne pourra jamais le lire et à ce père inconnu, blessé à la guerre, mort trop jeune et dont le corps repose au cimetière de Saint Brieuc.
En effet, Camus découvre qu'il a dépassé l'âge auquel son père est mort, ce qui fait de lui et selon lui, le «Premier homme ».
Il s'éloignait peu à peu de l'enfant désorienté qu'il avait pu être tout en se rappelant de ses chaussures cloutées, de sa grand-mère qui le forçait à faire la sieste chaque jour, de ses camarades d'école, de sa mère épuisée par le travail et le plus souvent silencieuse sur leur vie passée…il sentait soudain sa vie l'arracher à l'enfant qu'il avait été.
Que reste-t-il de l’écrivain aujourd’hui?
Au-delà de ses textes, certains écrivains ou philosophes estiment qu'il a laissé à notre littérature un héritage inespéré et magnifique.
Bernard-Henri Levy reconnaît « son courage qui lui permis de publier « L'homme révolté », sans illusion sur l'accueil qui lui sera réservé ».Il pense que l'une des vertus que l'on puisse lui reconnaître, c'est qu'il ne s'est pas beaucoup trompé. Ses œuvres en sont les meilleures traductions. Si le temps a passé elles sont toujours d'une actualité brûlante
Effet « L'homme révolté » reste son essai le plus important, puisque Camus cherche ici à comprendre son temps. Les questions les plus brûlantes de son époque sont évoquées notamment celles ou les hommes s'entre-tuent et se divisent.
Oublions un instant les reproches de Jean-Paul Sartre qui critiquait jalousement les prises de position de Camus mais qui reconnaissait après sa mort le grand écrivain et l'ami qui lui manquait,
Il nous faut cesser de le traiter comme le philosophe pour lycées et collèges.
Jean-Louis Barrault évoque pour sa génération, un « phare » qui avait pour lui, la tendresse d'un « frère ». Écrivain américain (1897-1962 ) William Faulkner, nous invite à réfléchir sur son parcours de vie au cours duquel il a cherché et exigé de lui-même les réponses que seul Dieu connaît.
Même si on lui reproche comme Jean-Paul Sartre son incompétence philosophique et surtout de vouloir déserter l’histoire en rendant la révolution impossible Camus voudra démystifier la révolution russe et l’idéologie communiste.
Alain Finkielkraut est spécialement sensible au livre « Le premier homme », car il estime que Camus retrace ici les sensations et la présence physique du monde en rendant hommage aux siens, sa mère, son père, sa lignée. Il paie en quelque sorte sa dette !
S'il fallait retenir quelques impressions de sa brillante littérature, il faudrait tout simplement reprendre le cœur de ses réflexions sous la lumière du Sud!
« Il y a l'histoire, il y a autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres ».
Il savait s'évader et respirer en scrutant l'horizon baigné de lumière qui l’avait aidé à vivre, à tout vaincre en toute liberté.
Rina Mallone Dupriet
Le 14 février 2026