Dans les deux articles parus respectivement les 18 mars 2006 et le 10 mars 2007 et mis en ligne le 2 juin 2026, Daniel Ancelet revient sur le parcours du poète Jean Berthet, (1911-2002), dont l'œuvre a été largement reconnue, notamment par l'Académie française :
Le prix Paul-Hervieu (1942) pour Les Vacances d'Apollon.
Le prix Henry-Jousselin (1966) pour Psaumes païens, paroles sans romances.
Le prix Archon-Despérouses (1971) pour 444.
Le prix Véga-et-Lods-de-Wegmann (1973) pour 222 quatrains… presque moraux.
Le prix Pascal-Forthuny (1977) pour Une éphémère éternité.
Le prix Maïse Ploquin-Caunan (1987) et le prix Heredia (1994) pour l'ensemble de son œuvre.
Nos relations n’ont pas très bien commencé et voici pourquoi : j’étais l’invité en 1985 de l’association Art et Humour montmartrois (où je compte depuis de nombreux amis : Anne Séguret, Thérèse Mercier, Robert- Hugues Boulin, Thierry Sajat) pour évoquer mon œuvre aussi naissante que balbutiante. J’avais fait venir tant de monde que la salle ne put contenir tous mes amis, et mon épouse ne trouva place qu’au dernier rang, tout au fond. Elle fut fort surprise d’entendre son voisin émettre de sérieux doutes sur la qualité de mes poèmes au fur et à mesure que de charmantes interprètes les déclamaient ! Elle se renseigna discrètement sur l’identité de ce fauteur de trouble dont j’appris après la séance qu’il n’était autre que Jean Berthet !
Je ne laissai rien paraître de mon désappointement, mais j’ai souvent pensé qu’il n’avait pas tort et, en près de vingt ans d’amitié, je n’ai jamais osé lui en reparler.
Je l’ai souvent revu, tant aux séances de la Maison de poésie, qu’aux manifestations de l’ASALA, dont il présidait la section « théâtre », et du Cerf- Volant dont il était membre fondateur, ce qui me permit de lui consacrer un article dans l’Argus des assurances en 1987, puis de lui faire attribuer le grand prix de poésie d’une association dont le comité ne voulait pas se laisser convaincre. À court d’arguments, je lus alors son poème « La Poésie » :
Je suis le nombre illimité,
Je suis la mort et la naissance
Et la parole et le silence
D’une douteuse vérité.
Devant la perfection de cette profession de foi, ledit comité ne put que s’incliner.
À peu près à la même époque, j’eus à cause de lui un coup au cœur qui me fait sourire à présent. J’avais en effet l’habitude de lui acheter ses plaquettes avec quelques billets. Un jour, il me proposa sur un bulletin de souscription d’acquérir ses volumineux recueils intitulés 111, 222 & 444 quatrains. Je lui délivrai donc un chèque postal de quelques centaines de francs. Comme mon CCP ne servait qu’à mes achats poétiques, je ne le surveillai qu’épisodiquement et l’alimentait encore plus épisodiquement. Or, près d’un an après, je reçus un courrier recommandé comminatoire de mon Centre postal me menaçant de leurs foudres pour cause de découvert ! Mon Jeannot avait retrouvé ce damné chèque que nous avions oublié tous les deux !
Toujours assidu aux assemblées générales de l’ASALA, et aux repas annuels qu’Yvette Mantion et Lucien Decobert organisèrent à partir de 1991 au Procope à Paris pour décerner les « Lauriers de l’ASALA » et le « Prix du Cerf- Volant », je le revis également à l’antenne de Radio- Courtoisie où Anne Brassié nous invita plusieurs fois ensemble, puis au Marché de la Poésie de la Place St Sulpice où il tint à venir chaque année m’aider à tenir le stand ASALA & Cerf- Volant, et où le maître des lieux, l’éditeur Jean-Michel Place, dont le père avait été inspecteur général de l’UAP, ne manquait jamais de venir le saluer.
Il venait partager l’ombre de mon parasol avec son pliant et son panama et, en fermant les yeux, nous pouvions nous croire au bord de la plage, tant le ruissellement de la fontaine et les cris joyeux des enfants contribuaient à entretenir l’illusion. Tout en vendant ses plaquettes, et il avait, pour écouler son stock, un sens consommé de la promotion, il étalait sur sa table l’un de ses petits carnets et, sans se laisser distraire, il notait au fur et à mesure les vers qui lui montaient aux lèvres !
J’ai tenu dans les mains ses fameux petits carnets d’écolier qui ne le quittaient jamais. Un jour que nous avions assisté à une séance de la Maison de Poésie de la rue Ballu, je lui proposai de le ramener chez lui en voiture. Pendant le trajet, tout en devisant, il fouillait ses poches, tant et si bien qu’il fit tomber à ses pieds ses carnets que je retrouvai en garant ma voiture et que je lui ai restitué quelques jours après sans avoir osé les ouvrir !
Je l’attendais donc place Saint-Sulpice lorsque j’appris que notre mouton bleu avait rejoint de plus verts pâturages le 17 juin 2002, et décidai de lui réserver intégralement la demi-heure que j’avais réservée plusieurs mois auparavant au Café littéraire pour les poètes du Cerf- Volant : sa petite-fille, la délicieuse Aurélia Rippe, vint alterner avec moi la lecture de poèmes de notre grand disparu, et, spontanément, les organisateurs du Marché tirèrent gracieusement à plusieurs centaines d’exemplaires, sur un beau papier « bouton d’or » le poème que j’ai évoqué plus haut, et que j’ai distribué dans tous les stands.
Il est vain de tenter de résumer en quelques pages une carrière aussi riche, tant dans l’assurance où il fut inspecteur d’imprévoyance (sic), puis inspecteur général à moins de 50 ans avant de terminer à la direction du GAMEX, que dans les milieux du théâtre et de la poésie où il connut Malaparte, Audiberti, Colette, Giraudoux, Roland Dorgelès, Alexandre Arnoux, Philippe Chabaneix, Robert Houdelot, autre poète assureur, puis Francis Carco, Marcel Achard, Jean Cocteau, Jean Guitton et Antoine Blondin qui le préfaceront tour à tour.
En 1994, lorsque notre ami Michel Martin reçut le prix du Cerf- Volant, Jean Berthet, en guise de compliment, ne trouva rien de mieux que de déclamer le texte de Marcel Aymé « Un poète nommé Martin », paru avec d’autres nouvelles chez Gallimard en 1987, dans le recueil collectif intitulé « La fille du shérif ». On y lit, en particulier : « Il y avait un poète nommé Martin qui écrivait des poèmes d’une inspiration si forte et si touchante qu’il suffisait de se réciter l’un d’entre eux pour être tiré d’affaire… »
Je n’oublie pas non plus qu’il m’a fait la grâce de préfacer mon recueil « Un Herbier sur le piano » en 1995, couronné par le Prix Tristan Derème, et je pourrais sans y changer un mot lui dédier sa conclusion : « La poésie se doit d’être musique. La sienne est chanson de qualité qui par le chemin des écoliers nous mène à l’école buissonnière. N’est-ce pas Goethe qui a dit : « Etre classique, c’est être sain ?». Peut-on rêver d’une plus belle profession de foi ?
Il vouait une véritable adoration à Paul- Jean Toulet dont il savait les poèmes par cœur. La Ville de Paris décernait à l’époque le prix Paul- Jean Toulet. Il en fut le troisième lauréat, le second ayant été Pierre Béarn. Le fait est rapporté par la revue Points et Contrepoints (1).
La même revue, dans une autre livraison (2), révèle que Jean Berthet vota pour Jean Cocteau lors de l’élection mouvementée du Prince des Poètes, le 26 juin 1960, à Forges-les Eaux, et le quatrain, sans doute inédit à ce jour, qu’il composa à cette occasion, pourrait sans dommage resservir lorsqu’on lui élèvera une stèle au Jardin des Poètes de la Porte d’Auteuil :
Mon œuvre, après tout, n’est pas mince,
Et ne le suis-je point, ce Prince ?
M’a dit le poète Berthet,
Mais c’est pour Cocteau qu’il votait.
Daniel Ancelet
Paris, le 18 mars 2006
: Points et Contrepoints, n°89, mars- avril 1969, page 69.
: Points et Contrepoints, n°55, décembre 1960, page 61.
Membre fondateur du Cerf- Volant, et de sa partenaire l’ASALA (Association artistique et littéraire de l’Assurance, des professions bancaires et de leurs amis), dont il fut administrateur toute sa vie, Jean Berthet est né le 12 avril 1911 à Rouen. De 1928 à 1976, il fera une brillante carrière dans l’assurance dont il gravira tous les échelons pour devenir cadre de direction. Inspecteur- Incendie de la même circonscription que l’inspecteur- vie Georges Bernanos, il
aura beaucoup de peine à assurer une centaine de lettres de Marcel Proust, ne cessera de côtoyer les plus grands, dont certains le préfaceront : Cocteau, qu’il allait voir toutes les semaines entre deux vérifications de risques, Charles Vildrac, Klingsor, Paul Fort, Paul Léautaud, Milosz, Marcel Achard, les trois poètes « fantaisistes » Francis Carco, Robert Houdelot et Philippe Chabaneix avec son épouse Germaine, puis Anouilh, Tristan Bernard, Maurice Rostand, Rosemonde Gérard, Malaparte, Montherlant, Roland Dorgelès, Jean Guitton, Jean Guirec, Antoine Blondin, Audiberti, Colette, Jean Giraudoux, et Jean Dutourd qui n’obtiendra jamais pour lui le grand prix de poésie de l’Académie française, mais qui, dans un impromptu ravissant, le qualifiera de « roi du quatrain », alors que Jean d’Ormesson le considère comme « un poète selon son cœur ». Rappelons que nos deux amis académiciens ont reçu les Lauriers de l’ASALA respectivement en 2001 et 2005.
Couronné par le prix Gérard de Nerval en 1950, le prix Paul- Jean Toulet en 1968, le prix du Cerf- Volant en 1975, le prix Philippe Chabaneix de la Maison de Poésie, alors présidée par Menanteau, en 1983, le prix Marie Noël en 1985, le prix Jean Cocteau en 1990, le grand prix de la Société des poètes français en 1994, et les « lauriers de l’ASALA » en 2002, il a composé plus de deux cent mille vers, édité une centaine de recueils de poèmes, certains illustrés par Peynet, Effel, Piem, Trez et publié une cinquantaine de pièces, jouées dans divers théâtres, dont l’une des premières, « les Vacances d’Apollon », fut jouée au théâtre Pigalle et obtint le prix Paul Hervieu de l’Académie française.
N’oublions pas que ce diariste a rempli environ cinq cents calepins dont les meilleures feuilles ont fait la joie des lecteurs du Cerf- Volant qui lui a consacré son numéro spécial 192 du 4ème trimestre 2006.
Ses poèmes ont été enregistrés par Pierre Fresnay, certaines de ses pièces radiodiffusées, et l’Association de ses Amis m’a confié la mission impossible de le présenter, ce qui représente un énorme inconvénient, et un immense avantage: l’inconvénient, c’est qu’il est inclassable, et l’avantage, c’est qu’il écrivait divinement bien parce qu’il était diablement doué !
Dans le Cerf- Volant n°91 du 3ème trimestre 1975, dont il reçut le prix des mains de Katia Granoff qui laissa à Suzanne Denglos le soin de prononcer l’éloge du récipiendaire, on découvre, sous la plume de Maurice d’Hartoy, que notre ami fut couronné par les ROSATI, qui lui décernèrent à l’unanimité leur premier prix, tout en le décrétant « hors concours »
pour l’avenir. Voici le curieux sonnet qu’il avait soumis, dans le plus strict anonymat, et qui se retrouve à la fois sous les triples feux de l’actualité littéraire, musicale et politique:
LE COMPTABLE
Don Juan met à jour sa comptabilité.
Aidé de Sganarelle, il consulte sa liste :
Il est las de l’amour dont il est spécialiste
Et du constant pourchas de la vaine beauté.
Et d’un cœur écoeuré et d’un cœur irrité
Pour une fois soudain il se sent socialiste :
« Comme ce calicot, comme ce buraliste,
Je ne serai jamais, songe-t-il, retraité !
Toujours courir de la plus belle à la plus belle
Et de la plus consentante à la plus rebelle !
Comme le Christ, hélas, je dois porter ma croix…
« Recomptons, recomptons, Sganarelle :
N’ai-je omis quelque prude ou quelque fricatelle…
Puisqu’il me faut aller jusques à mille et trois ? »
Robert Sabatier, dans sa monumentale histoire de la Poésie française, le classe résolument parmi les « fantaisistes », et qui en douterait n’a jamais entendu Jean Berthet réciter, par cœur,
du Raoul Ponchon ou des poèmes de Paul- Jean Toulet à qui il vouait une admiration sans bornes et qui fut le pape de cette école plutôt buissonnière.
En critiquant mes premières ébauches, heureusement épuisées aujourd’hui, ce délicieux maître d’harmonie m’a rendu un service inestimable, et en près de vingt ans d’une amitié sans nuages, il m’a appris qu’un poète, pour durer, doit graver dans le marbre et non pas dans le beurre ! Il m’arrive donc, en pensant à lui, et comme le raconte cet autre Normand, Flaubert, dans sa correspondance, d’ajouter une virgule le matin pour l’enlever le soir.
Il exhalait sa joyeuse mauvaise humeur dans des flèches vengeresses qui laissaient ses victimes pantelantes, et sa plume courtelinesque égayait notre monde kafkaïen. Dans le « Confort intellectuel », Marcel Aymé écrit : « La poésie, la vraie, la seule qui vaille, est d’abord musique.» Voyez ses pièces, relisez ses vers : ils n’ont pas pris une ride car ils ne comportent pas une seule fausse note, et c’est ce qui le rend irrésistible aujourd’hui et le rendra classique demain. Il a été enlevé à l’affection de siens le 17 juin 2002 à Paris, mais je vois comme un signe le fait qu’il ait attribué à l’un de ses enfants un prénom qui commence par deux notes de musique. Je lui cède donc la place sur ce point d’orgue :
Quand j’avalerai mon ticket,
Pour rendre au ciel une âme pure,
Je me dirai dans un murmure
Quelques quatrains de Jean Berthet,
Et puisque notre mouton bleu
A rejoint de verts pâturages,
Ecoutons ses meilleures pages
En souvenir des jours heureux !
Daniel Ancelet
A bord du « Daphné » le samedi 10 mars 2007