Rina Dupriet ouvre le jardin secret de Victor Hugo où la musique de l’âme chante son admiration pour Beethoven.
Bien qu’ami d’Hector Berlioz et de Franz Liszt, Victor Hugo admirait éperdument Ludwig van Beethoven son aîné et savait mieux que quiconque lui rendre régulièrement un magnifique hommage comme seul Hugo a pu le faire.
Un texte inédit jusqu’en 1914 livré aujourd’hui au public nous montre à quel point Hugo était sensible à ce qu’il appelle « la dilatation de l’âme dans l’inexprimable ». Relisons plutôt ensemble quelques extraits d’un délicieux texte qui loue la création de ce musicien qui a aussi inspiré une poésie foisonnante de son époque.
« Ce sourd entendait l’infini » disait Hugo en parlant de Beethoven.
« Penché sur l’ombre, mystérieux voyant de la musique, attentif aux sphères, cette harmonie zodiacale que Platon affirmait, Beethoven l’a notée.
Les hommes lui parlaient sans qu’il ne les entendit ; il y avait une muraille entre eux et lui ; cette muraille était à claire-voie pour les mélodies de l’immensité. Il a été un grand musicien, le plus grand des musiciens, grâce à cette transparence de la surdité.
L’infirmité de Beethoven ressemble à une trahison ; elle l’avait pris à l’endroit même où il semble qu’elle pouvait tuer son génie et chose admirable, elle avait vaincu l’organe, sans atteindre la faculté.
Beethoven est une magnifique preuve de l’âme
et du corps éclaté, d’un corps paralysé et d’une âme envolée.
Ah ! Vous doutez de l’âme s’exclamait Hugo .
Et bien, écoutez Beethoven.
Cette musique est le rayonnement d’un sourd.
Est-ce le corps qui l’a faite ?
Cet être qui ne perçoit pas la parole engendre le chant.
Son âme, hors de lui, se fait musique.
Que lui importe l’absence de l’organe !
Le verbe est là, toujours présent.
Beethoven s’en pénètre tous les pores de l’âme ouverts.
Il entend l’harmonie et fait la symphonie.
Il traduit cette lyre par cet orchestre.
Les symphonies de Beethoven sont des voix ajoutées à l’homme.
Cette étrange musique est une dilatation de l’âme dans l’inexprimable.
L’oiseau bleu y chante, l’oiseau noir aussi.
La gamme va de l’illusion au désespoir, de la naïveté à la fatalité, de l’innocence à l’épouvante.
La figure de cette musique a toutes les ressemblances mystérieuses du possible.
Elle est tout. C’est un profond miroir dans une nuée.
Le songeur y reconnaît son rêve, le marin son orage, Erwyn de Steinbach* sa cathédrale et le loup sa forêt.
Parfois il y a des entre-croisements impénétrables.
Avez-vous vu dans la Forêt Noire ses branchages démesurés où la nuit est prise comme un épervier dans un filet et se résigne sinistrement, ne pouvant s’en aller.
La symphonie de Beethoven a de ces halliers inextricables.
Et tout à coup, si le rossignol était là, il se mettrait à écouter, croyant que c’est quelqu’un comme lui qui chante.
Le rossignol se tromperait, c’est mieux que lui, il n’est que dans l’ombre.
Beethoven est dans le mystère.
La mélodie du rossignol n’est que nocturne, celle de Beethoven est magique !
Il y a dans l’âme des jeunes filles une fleur qui chante.
C’est cette fleur qu’on entend dans Beethoven.
De là une suavité incomparable, plus qu’un chant, une incantation.
Cependant, la vie réelle entre brusquement dans ce songe.
Au milieu de son monstrueux et charmant poème, Beethoven donne un bal, il improvise une fête, il secoue des castagnettes, il tape sur un tambourin ; toutes les danses tournoient et passent, de la valse jusqu’au jaléo, les bras entrelacés serrent les seins contre les poitrines ; à l’écart dans la clairière, le jeune homme rougissant salue l’étoile où il voit une vierge, des sourires de belles filles apparaissent en montrant des dents pleines de lumière ; des enfants et des moineaux jasent, les troupeaux bêlent, on entend la clochette des vaches rentrantes, il y a des chaumières sous les saules et c’est là, le bonheur, la famille, la nature, la prairie, la floraison d’août, la jeunesse, la joie, l’amour, avec l’horreur secrète d’Irminsul *debout là-bas sous des arbres, les ténèbres « .
On a longtemps voulu faire croire que Victor Hugo n’était pas mélomane. Il n’en est rien et ce magnifique texte illustre superbement son amour de la musique et notamment celle de Beethoven à qui il vouait une admiration sans borne. Victor Hugo ne distribue pas ses éloges à la légère. Ses jugements sont souvent tranchants et Mozart par exemple n’échappe pas à sa sévérité : il le juge trop proche de Louis XIV. Hugo va alors comparer la 5ème symphonie à la façade d’une cathédrale. Il dira d’ailleurs de Notre Dame de Paris qu’elle se présente comme « une vaste symphonie en pierres ».
Avec la neuvième symphonie, véritable chef d’œuvre de Beethoven reconnue du monde entier, Hugo écrira alors : « il y a encore des idiots qui continuent à écrire des symphonies, sans se douter, le moins du monde, que la dernière a été faite depuis longtemps ».
La dernière pour lui était bien celle de Beethoven !
Avec ce franc parler, Hugo nous ouvre une petite partie de son jardin secret, celui de « la musique de l’âme » dira t-il.
Essai de Rina Mallone-Dupriet
Le 10 avril 2026
*Erwyn de Steinbach : (1244-1318) architecte allemand considéré comme l’un des maitres de la cathédrale de Strasbourg
*Irminsul : sorte de totem ou de pilier sacré
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